L'ABBÉ TERRA
les services à flot, arrive ainsi, au bout de l’année, à diminuer la dépense de 36 millions et à augmenter la recette d’une quinzaine de millions. Il annonce au roi qu’une dizaine de millions d’économies achèveront de rétablir l'équilibre!
L’exécution avait été aussi énergique que les moyens étaient déloyaux. La plupart de ces mesures avaient été publiées sous forme d’arrêts du conseil; les moins scandaleuses, présentées au parlement sous forme d’édits et de déclarations, y avaient passé avec moins de difficulté qu’on ne l’eût pu croire. Le parlement toléra une banqueroute présentée comme inévitable : les intérêts particuliers des magistrats étaient peu affectés par les spoliations de Terrai, leur fortune consistant principalement en terres et en rentes sur l'Hôtel de Ville. Cet égoïsme diminua beaucoup leur force morale. La cour applaudissait au hardi contrôleur-général ; mais de nombreux intérêts étaient foulés, broyés ; des procès, de nombreuses banqueroutes, des suicides, accroissaient le mécontentement public; cependant l’indignation, dans les classes influentes, n’était pas aussi vive qu’elle le serait dans les sociétés actuelles, où tout repose sur le respect des engagements pécuniaires de l’État. Bien des gens mettaient leur philosophie à se consoler, comme Voltaire, d’une banqueroute par une épigramme.
Une grande association, qui avait eu un moment, jadis, la fortune de la France dans ses mains, acheva de s’écrouler durant la première année du ministère de Terrai. La Compagnie des Indes, œuvre de Colbert, relevée avec un éclat si prestigieux par Law, échappée à la catastrophe du Système, avait été, en général, plus utile indirectement aux relations et à la marine de la France que profitable à ses actionnaires; mais, depuis l’époque où, trop bien d'accord avec un gouvernement aussi pusillanime et plus coupable qu’elle, elle avait repoussé la puissance et la grandeur incomparable que lui offrait Dupleix, elle n’avait plus marché que de désastres en désastres. Après la paix, on fit une tentative pour la relever. En 1764, la Compagnie rétrocéda au roi les îles de France et de Bourbon et les comptoirs d'Afrique. Le roi lui re-
1. Comptes rendus, etc., concernant les finances de l'rance, depuis 1758 jusqu’en 1787 ; Lausanne, 1788, in-4°,
mit les douze mille actions qui appartenaient au Trésor, moyennant quelques charges, et l’autorisa à s’administrer elle-même, sans commissaires royaux, et à faire un appel de fonds à ses actionnaires. Un banquier genevois établi à Paris, qui avait fait loyalement une grande fortune et qui devait jouer un grand rôle politique pendant les dernières années de l’ancien régime et les premières de la Révolution, M. Necker, avait pris la principale influence parmi les actionnaires, et peut-être une admiuistration éclairée et honnête eût-elle relevé le commerce de la Compagnie; mais une intrigue ourdie autour du contrôleurgénéral amena la retraite des administrateurs élus et le rétablissement du régime du commissariat (1768). L'état des affaires parut bientôt donner raison aux économistes, qui battaient depuis longtemps en brèche le privilége de la Compagnie. Des mémoires pour et contre ce privilége furent publiés en 1769 par M. Necker et par l'abbé Morellet, représentant de la secte économique. Le ministère avait son parti pris, car c'était le contrôleur -général d’Invau qui avait lui-même engagé Morellet à écrire. Un arrêt du conseil, du 13 août 1769, de l’avis des députés du commerce, déclara libre le trafic de l'Inde; seulement les retours devaient continuer de se faire à Lorient, restriction qui diminuait fort les avantages du libre commerce (6 septembre).
La Compagnie, écrasée par ses dettes, n’essaya pas de lutter contre la concurrence du commerce libre. Elle fit cession de biens entre les mains du roi, qui se chargea de satisfaire les créanciers et de servir la rente des actions à 5 p. °/ (8 avril 1770). Le contrôleur-général, en sus de cette cession, qui portait sur une valeur de 100 millions, trouva encore moyen d’extorquer aux actionnaires, en augmentant leur rente, un dernier versement d'une quinzaine de millions, tandis qu’en réalité c’était l’état qui leur redevait 20 millions",
Ainsi finit la Compagnie française des Indes, pendant que la Compagnie anglaise, son heureuse rivale, s’avançait à pas de géant vers la conquête de l’Inde entière et possédait déjà le territoire et le revenu d’un grand empire. (Elle avait, avant 1772, outre
1. Mém, de l'abbé Morellet, t. Ier, c, vai. — Mercure hist., t. CLXVIIL. — Mém. de AT. Necker pour la Compagnie des Indes.