QUESTION DES GRAINS
appelé par les économistes et par la plupart des parlements, avait d’abord donné de bons fruits. Les moissons abondantes, qui avaient peut-être sauvé la France dans les dernières années de la guerre de Sept Ans, s'étaient reproduites en 1765 et 1766 : l'intérêt des producteurs et celui des consommateurs avaient pu se concilier par un prix moyen; mais, à partir de 1767, la situation devint tout autre; de mauvaises récoltes amenèrent la cherté; le peuple s’en prit à l’exportation; elle n'avait pourtant pas dépassé la valeur annuelle de 15 millions de francs en 1765 et 1766, et diminuait depuis'; cette quantité était fort peu de chose relativement à la consommation de la France; mais la cherté allait fort au delà du déficit que pouvait causer l'exportation, qui, d’ailleurs, sauf dans des circonstances assez rares?, cesse d’elle-même dès que le blé enchérit. Des troubles graves remuèrent la Normandie dans les premiers mois de 1768: le peuple criait aux accapareurs. Ce cri de la faim accuse souvent les hommes là où il ne faudrait accuser que les choses; mais, cette fois, le peuple n’avait pas tout à fait tort. Dès le 5 mai 1768, le parlement de Rouen avait supplié le roi de suspendre cette liberté d'exportation qu’il sollicitait naguère avec tant d’instance®. Ce parlement ne fut point écouté. De nombreux agents avaient acheté le blé en grenier, quoique les édits qui défendaient de vendre ailleurs qu’au marché n’eussent pas été révoqués; ils manœuvraient pour détourner les fermiers d'envoyer leurs grains aux marchés; ils faisaient sortir de Normandie des masses de grains, tandis que le pouvoir ministériel interdisait à la chambre de commerce de Rouen de contre-balancer ces opérations par des achats de blé hors de la province. Le parlement de Rouen avait commencé à poursuivre les monopcleurs. Un ordre exprès du roi arrêta les poursuites. Le parlement de Rouen éclata par une lettre au roi, pleine des accusations les plus hardies. « Les achats les plus considérables ont été faits en même temps, pour