‹ Histoire De France Volume 16Chapitre 125 sur 346 · PACTE DE FAMINE · texte numérisé non relu

PACTE DE FAMINE

de la capitale, soit des armées, vers 1729 et 1740. Il ne s’agit ici que de la fameuse Société Malisset, organisée de 1765 à 1767. 11 est probable que la première pensée de l'administration, c’est-àdire du contrôleur-général Laverdi, de Trudaine de Montigni (fils de l’ami de Gournai) et des autres intendants des finances, fut seulement, tout en assurant l’approvisionnement de Paris, d'établir un certain niveau dans le prix des grains, par les opérations d’une société qui achèterait dans les bonnes années et emmagasinerait pour revendre dans les mauvaises. Le but était nonseulement licite, mais louable. Ce fut là sans doute ce que Louis XV ne manqua pas de se dire lorsqu'il s’intéressa, pour le compte de sa cassette particulière, dans les affaires de la société'. Il colora à ses propres yeux sa basse cupidité en se persuadant qu’il servait l’agriculture. Le but était louable, disons-nous. Le moyen était dangereux. Il eût été dangereux même dans un temps de liberté et de publicité : à une époque où les spéculations les plus oppressives et les plus iniques étaient passées en habitude chez les traitants, où le ministère couvrait les opérations financières et facilitait tous les abus, où les hommes puissants avaient les lettres de cachet à leur disposition pour punir les indiscrétions et comprimer les plaintes, une société appuyée par le gouvernement ne pouvait guère être qu’une machine de monopole et qu'étouffer dans le commerce des grains cette concurrence qu’appelaient les économistes. Il fallait dissimuler la main du gouvernement, dissimuler l’existence même de la société; on se cachait à cause des préjugés : on justifia les préjugés. La société était à peine constituée, que des manœuvres criminelles commencèrent pour exagérer la hausse. Un ancien secrétaire de l’ordre du clergé, Le Prévost de Beaumont, ayant eu connaissance du pacte constitutif de la compagnie Malisset, s'était mis en devoir de le communiquer au parlement de Rouen, qui avait constaté les effets sans pouvoir remonter jusqu’à la cause. Les pièces furent enle-

1. Cette cassette était administrée par Bertin. Avant de spéculer sur les grains, Louis avait beaucoup manié les effets publics. Il avait toujours toutes sortes de papiers, et, lorsqu'on préparait au conseil quelque édit qui en discréditait telle ou telle espèce, il ne signait pas qu'il n'eût prévenu la baisse en se défaisant des effets menacés : c'est-à-dire qu'il jouait à coup sûr. Vie privée de Louis XV, t. IY, p. 152.

294 LOUIS XVY. (1768-1769)

vées avant d'arriver au parlement de Rouen, et Le Prévost disparut ! — On le retrouva vingt-deux ans après, au fond d’une prison d'état! Il fallut le 14 juillet pour le rendre à la liberté.

L'administration, d’abord plutôt dupe que complice, s’alarma quand elle vit la cherté devenue disette. On fit passer des secours en Normandie ; on donna des primes à l'importation des grains, avec exemption des droits de fretaux navires importateurs (31 octobre 1768). Le parlement de Paris, cependant, s’était ému à son tour. Une assemblée générale de police de la ville de Paris, convoquée par le parlement et composée des députés de toutes les cours et communautés, arrêta que le parlement serait prié d’obtenir du roi qu’on revint sur les déclarations de 1763 et 1764; qu’on ne tolérât plus les achats de grains hors des marchés ; que ceux qui avaient des magasins fussent obligés d'envoyer leurs blés aux marchés, et que l'exportation fût suspendue pour un an (28 novembre 1768). Le parlement rendit arrêt en conséquence : le conseil cassa l'arrêt. Le ministère voulait maintenir les principes de la liberté commerciale".

La réaction antiéconomiste, cependant, débordait avec toute l'impétuosité française. Elle avait passé du peuple dans les parlements : elle gagna, jusqu’à un certain point, les philosophes eux-mêmes, précisément au moment où les économistes obtenaient au dehors les succès les plus flatteurs parmi les disciples étrangers de la philosophie française ?. Le ton d’hiérophantes qu'affectaient les principaux disciples de Quesnai, leurs prétentions à l’infailhbilité, l'évidence par eux attribuée à certains principes très-contestables, la forme trop souvent obscure, pédantesque et diffuse de leurs aphorismes (Turgot toujours excepté), avaient choqué les écrivains de l'Encyclopédie, et, avant eux, le patriarche de Fernei. Voltaire avait raillé les économistes, quoique sans amertume, dans l'Homme aux quarante écus et ailleurs, et commandait en chef cette levée de boucliers en faveur des traditions de Colbert, dans laquelle se distingua le champion

1. Parmi les mesures dictées par les principes d’une saine économie, il faut citer l'abolition du parcours et vaine pâture en Champagne (mars 1769).

2. En 1769, une chaire d'économie publique est fondée à Milan pour Beccaria, sous

les auspices du comte Firmian, gouverneur du Milanais. — Pareille chaire est établie à Naples par le ministre Tanucci,

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