QUESTION DES GRAINS
Morellet à Galiani, réponse suggérée par Choiseul, qui protégeait la libre exportation, sans la prendre pour une panacée, comme les économistes. (était le premier échec de Choiseul à l’intérieur. Turgot, qui, dans son intendance de Limoges et d’Angoulème, montrait noblement que la liberté économique n’impliquait point à ses yeux l’inertie de l’autorité, ni la négation des devoirs sociaux‘, Turgot, qui ne voulait pas croire au monopole, s’efforça en vain de décider le contrôleur-général à inaintenir le libre commerce des grains, en favorisant la formation d’entrepôts particuliers. Un arrêt du conseil, du 14 juillet 1770, suspendit provisoirement l'exportation.
Le peuple n’y gagna rien. La cherté continua, et l’on vit bien que l'exportation n’était pas la vraie cause du mal. C’étaient donc les accaparements à l'intérieur? les monopoles exercés ou protégés par les agents du pouvoir? Le peuple n’en douta plus, et les parlements pensèrent comme le peuple. Le parlement de Paris rendit encore, avant de disparaître, plusieurs arrêts contre les accapareurs, et, en janvier 1771, à la veille de sa destruction, il délibérait encore sur l’affaire des blès. Les économistes expliquaient la cherté par la panique générale qui décuplait l'effet de l’insuffisance réelle des récoltes; l'importation étrangère n'était pas venue arrêter le mal, parce que l'Angleterre, aussi maltraitée que nous, avait suspendu le commerce habituel de ses grains; que la Turquie, à cause de la guerre, en avait fait autant, que la Pologne était ravagée et ruinée. Tout cela était très-vrai, mais ce n’était pas toute la vérité. Terrai n’avait suspendu la libre exportation que pour la remplacer par un régime complétement arbitraire ?, et pour travailler tout à son aise la matière des blès en finance, comme dit Choiseul dans ses Mémoires. La société Malisset, dont le roi était le principal intéressé, eut ses coudées franches après la destruction des parlements et fit exactement ce qu'avait prédit
1. Il avait, conformément à un arrêt du parlement de Bordeaux, enjoint aux aisés de se cotiser pour subvenir à la subsistance des pauvres pendant la disette ; obligé les propriétaires à entretenir leurs métayers jusqu’à la récolte prochaine; fait acheter des blés à l'étranger; organisé des ateliers de charité, et donné l'exemple par de grands sacrifices personnels, quoiqu'il ne fût pas riche,
2. Il avait maintenu nominalement la libre circulation à l’intérieur; maïs, en fait, il la paralysa par les règlements de décembre 1770 et janvier 1771,
Galiani. Terrai, par exemple, défendait l’exportation en Languedoc, quand la récolte y était devenue meilleure, afin de faire enlever les grains à vil prix par ses agents'; pendant ce temps, il ouvrait les ports de Bretagne et en tirait des masses de grains qu’il envoyait entreposer à Jersey pour les faire revenir quand la hausse aurait été poussée artificiellement à son comble. Le quartier-général du monopole était aux moulins et aux magasins royaux de Corbeil, mais l'impulsion partait de Versailles, et les courtisans admis dans les petits cabinets du roi ne pouvaient s’empêcher de baisser les yeux lorsqu'ils voyaient sur son secrétaire des carnets où étaient inscrits jour par jour les prix des blés dans les divers marchés du royaume. C'était ainsi que Louis XV interprétait les leçons de Quesnai! On en vint à un tel cynisme, que l'éditeur de l’Almanach royal de 1774 plaça au rang des officiers de finances un sieur Mirlavaud, trésorier des grains au compte de Sa Majesté. On se ravisa trop tard : l'édition était lancée quand on voulut l'arrêter. Les ministres, cependant, tâchaient de détourner les rancunes populaires, en faisant accuser calomnieusement les parlements d’avoir causé la disette par leur patronage à l’exportation et même par accaparements. Le peuple crut ministres et parlements les uns contre les autres. Le mal trop réel de la spéculation grandit jusqu’à des proportions fantastiques dans l'imagination de la multitude. Les classes souffrantes s’habituèrent à considérer les classes supérieures, gens de cour, magistrats, financiers, comme une légion de vampires ligués pour sucer le sang des misérables, et d’implacables haïines, ravivées de temps en temps par des incidents nouveaux, couvèrent dans les cœurs jusqu'aux jours du cataclysme social où elles débordèrent comme un torrent furieux. Au fond de tous les -excès populaires de la Révolution, si l’on regardait de près, on apercevraït le spectre hâve et décharné du Pacte de famine ?.
Nous avons vu à l’œuvre Maupeou et Terrai ; un troisième per-
1. Le nouveau parlement de Toulouse, quoique fabriqué par Maupeou, rendit, en 1772, pour le maintien de la libre exportation, un arrêt qui fut cassé par le conseil.
2. V., dans le Moniteur de 89, le factum où se trouve le traité constitutif de la société Malisset. C’est le manifeste des haines populaires; tous les faits sont vrais, mais interprétés par la passion enflammée de l’époque.