LE ROI MONOPOLEUR
sonnage complétait le triumvirat ministériel qui avait remplacé Choiseul; triumvirat fort mal uni, car Maupeou avait fait tous ses efforts pour écarter le nouveau venu, qui n’était autre que le duc d’Aiguillon. D’Aiguillon n’était enfin parvenu à son but, au ministère des affaires étrangères, qu’en juin 1771, et grâce à son intimité avec Me Du Barri. Ce ministère était resté quelques mois en intérim, et, quant à la guerre et à la marine, on y avait placé d'obscures médiocrités, dont l’histoire n’a pas même à rappeler le nom; cela pouvait faire pressentir le rôle que jouerait au dehors l'administration qui succédait à Choiseul.
Lorsque d’Aiguillon entra aux affaires, les chances de guerre avec l'Angleterre avaient déjà disparu. L'Espagne, n’espérant plus être soutenue par la France, avait fait satisfaction à l’Angleterre en lui rendant le poste qu’elle lui avait enlevé dans les Malouines, Par compensation, la grande affaire de Pologne se précipitait vers la catastrophe préparée par le machiavélique génie de Frédéric. Le roi de Prusse ne voulait pas unir ses armes à celles de l'Autriche pour défehdre la Turquie contre les Russes; l'Autriche n’avait pas voulu s'unir à la France pour défendre la Pologne contre Catherine et Frédéric; le partage de la Pologne était le seul expédient qui pût prévenir le démembrement de la Turquie et accommoder les trois redoutables voisins. Frédéric avait fait une nouvelle tentative auprès de la tzarine, durant l’hiver de 1770 à 1771; il lui avait dépêché son frère, le prince Henri, qui en obtint enfin un consentement éventuel au partage, mais donné d’assez mauvaise grâce et nullement définitif, Catherine eût bien mieux aimé les provinces turques qu’un lambeau de cette Pologne qu’en réalité elle tenait quasi tout entière ‘. L’Autriche était décidée, de son côté, à empêcher la cession des provinces danubiennes à la Russie; Marie-Thérèse, par un traité du 6 juillet 1771, traité qui fut caché à la France, promit au sultan de lui faire restituer les conquêtes russes et de ne pas souffrir qu’il fût porté atteinte à l’indépen-
1. Il n’y a pas un mot qui ne soit un mensonge dans tout ce que Frédéric et son frère ont débité sur le voyage du prince Henri. Frédéric, dans les écrits de ses derniers ans, a entrepris de tromper la postérité et de faire de l’histoire une grande imposture, en rejetant sur ses complices l'initiative du forfait politique qu’il avait si longuement et si savamment calculé.
300 LOUIS XV. 1771] dance de la Pologne. Ce traité était violé d'avance dans sa dernière clause !
Catherine, cependant, espérait encore regagner la cour de Vienne en lui faisant sa part en Turquie, et, par là, éviter de céder à Frédéric. Elle fit insinuer à Vienne qu’elle pourraitadmettre la France dans la médiation quant à la Pologne. Marie-Thérèse, qui conservait quelque répugnance pour le partage souhaité par son fils, entra dans cette ouverture. Kaunitz dut en faire part au cabinet de Versailles. La chute de Choiseul, ennemi personnel de Catherine, eût facilité la négociation. D’Aiguillon ferma l'oreille; il fit plus : imaginant de remplacer l'alliance autrichienne par l'alliance prussienne, il révéla les secrètes avances de l'Autriche et de la Russie à Frédéric, et dit à l’envoyé du roi de Prusse que la France se souciait peu de ce qui se passait en Pologne et ne se mettrait pas en mouvement à cette occasion; ceci, en même temps qu’il promettait à l’agent des confédérés de Bar, Wielhorski, la continuation des secours français, et qu’en effet, pour obéir au roi, il faisait partir pour la Pologne Viomesnil, afin de remplacer Dumouriez, qui s'était brouillé avec les confédérés à la suite d’un combat malheureux contre les Russes.
Frédéric s’empressa de dénoncer à Vienne la duplicité du ministre de Louis XV, et l'Autriche n’eut plus qu’à s'entendre définitivement avec la Prusse, comme le souhaitaient Joseph II et Kaunitz. Au reste, la combinaison entre la Russie, l'Autriche et la France eût certainernent échoué, parce que Marie-Thérèse, qui eût pu consentir à une extension du territoire russe du côté de la Crimée, n’eût jamais accordé les provinces du bas Danube, et que Catherine n’eût jamais renoncé à ces provinces sans une compensation en Pologne.
Sur ces entrefaites, les confédérés, qui avaient déclaré, l’année précédente, Poniatowski déchu du trône, cherchèrent à s'emparer de sa personne. Le 3 novembre, au soir, un de leurs partis assaillit, blessa et fit prisonnier le roi de Pologne dans les rues mêmes
1. Cet échec était dû au moins autant à l'indifférence, à la trahison, pour mieux dire, du cabinet de Versailles, qu’à l'indiscipline des Polonais. On avait fait manquer volontairement une levée de fantassins saxons et des convois d'armes qu'avait préparés Dumouriez. — V Mém. de Dumouriez, t. Ier, 5h. vixr.