PARTAGE DE LA POLOGNE
de Varsovie. Poniatowski n’échappa que grâce au repentir d’un des conjurés. Il y eut une explosion de cris contre ces fanatiques qui avaient, disait-on, juré la mort de leur roi aux pieds d’une madone. Voltaire ne s’y épargna pas. Frédéric prit ce régicide pour prétexte d'occuper et de rançonner la majeure partie de la Grande- Pologne. Les exploits des confédérés et de quelques Français qui combattaient dans leurs rangs ne compensèrent pas le mauvais effet de cet incident. Au commencement de 1772, les Franco-Polonais surprirent Cracovie : un officier français, Choisi, s’enferma dans le château et s’y défendit héroïquement contre les Russes; mais le commandant en chef, Viomesnil, ne fut point en état de le secourir du dehors, et la garnison fut réduite à se rendre le 15 avril. Les prisonniers français, envoyés en Russie, furent abandonnés de leur gouvernement, et Voltaire et d’Alembert sollicitèrent en vain leur liberté de Catherine.
Le démembrement de la Pologne se consommait pendant ce temps. Catherine s'étant enfin décidée à renoncer aux provinces danubiennes, il n’y avait plus d’obstacle aux projets de Frédéric. Le 17 février 1772, une convention secrète fut signée à Pétersbourg entre la Russie et la Prusse. Les parts étaient faites entre les deux alliés; on convenait d'offrir à l’Autriche la sienne et de s'unir contre elle si elle s’opposait au partage. Cette menace était une arme qu’on offrait à Joseph IT et à Kaunitz pour vaincre les scrupules de Marie-Thérèse. L’Autriche se laissa faire violence de très-bonne grâce; car elle accéda en principe au partage dès le 4 mars, sauf à régler les conditions. Marie-Thérèse, depuis, prétendit n’avoir accédé au partage que dans l'espoir de décourager ses copartageants par l’exagération des prétentions qu’elle manifesterait : elle fut désolée, dit-elle, de voir le roi de Prusse et la tzarine lui accorder pleinement ses demandes". La sincérité de ce récit est bien suspecte ; car les demandes, fort exagèrées, en effet, de l’impératrice-reine, furent longtemps disputées, opiniâtrément soutenues, et le traité définitif ne fut signé, le 5 août, qu'après que l'Autriche se fut quelque peu modérée.
Lorsque le cabinet de Versailles voulut se montrer surpris de
1. Correspondance de l'ambassadeur français Breteuil, dans Flassan, t. VII, p. 124.
ce qu’il avait eu tout le loisir de prévoir et se plaindre de l’alhé qui l'avait trompé, Kaunitz répondit à d’Aiguillon par des récriminations assez arrogantes, mais dans lesquelles il y avait un mot vrai : « Vous ne nous auriez pas soutenus! » Seulement, l’Autriche ne voulait point étre soutenue : Choiseul en avait fait l'épreuve".
Les confédérés étaient accablés, dispersés; la Pologne entière, envahie, étouffée sous les armées des trois puissances, lorsque le traité de partage fut signifié à Varsovie le 2 septembre 1772. La tzarine s’attribuait 3,000 lieues carrées et 1,500,000 âmes dans la Lithuanie et la Livonie polonaise; le roi de Prusse, la Prusse polonaise, comprenant 900 lieues carrées et 860,000 âmes; l'Autriche 2,500 lieues carrées, et 2,500,000 âmes dans la Russie Rouge et les palatinats polonais à la gauche de la Vistule. L’Autriche avait voulu qu’au.moins le crime fût trèslucratif. Le principal auteur du partage avait été le plus modeste : il avait renoncé à Dantzig, que la Russie, à l’instigation de l’Angleterre, lui avait refusé; Frédéric était bien sûr que la Prusse, maîtresse de la basse Vistule, aurait Dantzig et la Posnanie tôt ou tard. Les prétextes qu’on imagina d’alléguer, les prétendus droits que revendiquèrent les chancelleries sur les territoires usurpés, étaient quelque chose de plus odieux encore que n’eût été le cynique aveu du droit de la force. Un simulacre de diète, convoquée en avril 1773, ratifia sous les baïonnettes, à deux voix de majorité, la mutilation de la république polonaise?.
Ainsi commença ce meurtre d’un grand peuple, qui ouvrit pour la vieille Europe l’ère des bouleversements et de la destruction, l'ère sombre dans laquelle, à l’ancien droit anéanti, le droit nouveau ne succède point encore. Voltaire et les encyclopédistes, aveuglés par leurs préventions antipolonaises et par le cosmopolitisme qui obscurcissait en eux l’idée de nationalité, ne comprirent pas, applaudirent ou se turent. Rousseau avait compris! Il voyait bien qu’il s’agissait là d’autre chose que d’une victoire sur le fanatisme et le servage. Des trois auteurs du grand attentat,