‹ Histoire De France Volume 16Chapitre 13 sur 346 · RÉAUMUR. NATURALISTES · texte numérisé non relu

RÉAUMUR. NATURALISTES

de Trembley sur les polypes et sur plusieurs espèces de vers qui se reproduisent indéfiniment par incision, à la manière de ceux des végétaux qui se multiplient par boutures. Ces êtres singuliers paraissent, comme l’établit le grand botaniste Bernard de Jussicu, relicr les deux règnes de la vie animale et de la végétation, tandis que la nature inorganique elle-même semble rattachée à la nature vivante par l’existence animale que constate Peyssonel chez les coraux, les madrépores et d’autres immobiles habitants des mers.

Une vive attention se porte sur notre terre et sur les êtres qui habitent, sur les origines et les phases inconnues de cette terre et de ces êtres. Cette curiosité redouble à mesure que l’on plonge un regard plus hardi, par delà notre atmosphère, dans les profondeurs du monde sidéral. Quand l’homme étend si loin ses notions, il faut à plus forte raison qu’il connaisse son habitation, les races qui la partagent avec lui, et sa propré race. C’est là évidemment que doit se manifester quelque grande intelligence qui relie synthétiquement tous ces faits et toutes ces idées, et qui fascine les imaginations en faisant comme nn soleil de tous ces rayons épars. La nature seule peut tenir lieu d’idéal, en quelque sorte, et rendre une poésie aux âmes inquiètes que le matérialisme a bannies des mondes supérieurs.

A côté des découvertes, et surexcitées par elles, les hypothèses, tant honnies par Voltaire et par l’école expérimentale, subsistent dans les sciences naturelles et y entretiennent une fermentation salutaire. Un livre mêlé de rêveries, de suppositions sans fondement et de vues profondes, le Telliamed, ou Entretiens d'un philosophe indien avec un missionnaire français ‘, vient d’exciter beaucoup d’étonnement et une espèce de scandale. L'auteur y avance que les montagnes ont été formées par Les courants de la mer, comme le prouvent les dépôts de substances et de coquiiles . marines répandus dans l’intérieur des terres; que tous les êtres vivants, l'homme comme les autres, sont sortis de la mer. Voltaire se moque beaucoup de l’homme-poisson et des montagnes

2. Ouvrage posthume d’un ancien consul de France en Égypte, nommé de Maillet, et qui avait déguisé son nom sous l'anagramme de Telliumed. Mort en 1738,

formées par les coquilles; mais le système neptunien ne semble pas si ridicule à tout le monde.

Tous ces essais sont les préludes des grandes choses qui vont éclore.

Sur une hauteur que dominent de longues collines d’un aspect sévère, au centre d’un paysage assez recueilli et solitaire, quoique dans le voisinage de la petite ville bourguignonne de Montbard, une vieille tour s'élève du milieu d’un bois d’arbres verts : c’est dans ce domaine, à quelques lieues de la patrie de Bossuet, que naquit, le 7 septembre 1707, l’enfant qui devait être le rival en éloquence de l’auteur du Discours sur l'histoire universelle, le Bossuet du naturalisme.Georges-Louis Leclerc de Buffon, fils d’un conseiller au parlement de Dijon, se montra résolu, dès sa première jeunesse, à consacrer aux sciences la liberté et les moyens d'action que lui assurait une grande fortune. Mais il ne manifesta point d’abord de vocation spéciale, et il exerça largement son esprit dans diverses parties de la connaissance humaïne où ne figurait point la zoologie. Il parcourut une partie de la France et de l'Italie, et visita les Alpes avec deux amis anglais qu’il accompagna ensuite dans leur patrie : ce furent là tous les voyages de cet homme qui devait parcourir incessamment la terre entière par la pensée. Il débuta, après son séjour en Angleterre, par traduire la Statique des végétaux, de Hales, et le traité des Fluvions, de Newton. Comme pour payer son tribut à l’esprit du temps, il attaque les hypothèses dans sa préface. Divers mémoires de géométrie, de physique, d'économie rurale et forestière, le font connaître à son retour d'Angleterre. On remarque déjà quelque chose de colossal dans son imagination et dans ses procédés : il fait sés expériences sur une échelle énorme; il veut renouveler le miroir avec lequel Archimède dérobait les feux du soleil pour incendier les flottes ennemies. L'Académie des sciences l’avait appelé dans son sein dès l’âge de vingt-six ans : les plus sagaces parmi les savants pressentaient son avenir. En 1739, l’intendant du Jardin royal des Plantes, Dufay, physicien et naturaliste estimable, connu par des découvertes sur l'électricité, se sentait Gépérir, jeune encore, d'une maladie de langueur. Le Jardin aes Plantes n’avait guère été jusqu’à lui qu’une succursale de la Faculté de médecine;

11739-1749} BUFFON. 23 il avait commencé d’en élargir les collections et l’enseignement, et comprenait qu’il y avait quelque chose de plus grand à entreprendre. Il signa, d’une main mourante, la demande au ministre sle lui donner Buffon pour successeur. Buffon accepta ce noble legs, qui décida de ses destinées et qui lui fournit les moyens de fixer et de réaliser les pensées vastes, mais vagues encore, qui s’agitaient dans son cerveau. Il résolut de faire du Jardin des Plantes le temple de la nature et de s’en faire le pontife et l’historien.

L'histoire naturelle devient dès lors le but unique de ses éclatantes facultés. Doué d’une force de volonté extraordinaire, pendant près de soixante ans, il consacre chaque jour le même nombre d'heures au travail. Ni les plaisirs du jeune âge, ni les infirmités de la vieillesse n’empiètent jamais sur l’étude. Dans sa jeunesse, ilse faisait arracher violemment de son lit à cinq heures du matin, quand il était rentré à deux heures des soupers de Paris. Organisation puissante, mais incomplète, ce qui lui manque renforce d’autant ce qu’il possède. Sa sérénité, son équilibre, reposent moins sur harmonie des éléments essentiels de l’homme que sur l’atrophie de l'élément qui enfante les orages, sur l’absence des passions du cœur. Tout est sacrifié à l'intelligence. La vie physique n’est pas comprimée chez lui, comme chez les penseurs ascétiques : elle est livrée, au contraire, à l'instinct avec insouciance, tandis que toute la vie morale se concentre dans la science, aimée à la fois pour elle-même et comme instrument de gloire. La gloire est sa seule passion. Ni l'amour de la femme, ni la haine des abus sociaux, n’excitent ou ne troublent son âme. L'amour de l'humanité, au lieu de lé forme militante du temps, prend chez lui la forme scientifique. Il aime l'humanité en l'éclairant, en élargissant ses horizons. Il ne prendra pas pour devise, comme un autre grand homme plus dévoué et plus malheureux : Vitam impendere vero‘; tout en servant la vérité, ou ce qu’il croit la vérité, il la voilera quelquefois; il ménagera tout; il sacrifiera beaucoup pour obtenir de poursuivre en paix son œuvre : la magnificence de cette œuvre est son excuse devant la postérité,

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