‹ Histoire De France Volume 16Chapitre 131 sur 346 · PARTAGE DE LA POLOGNE · texte numérisé non relu

PARTAGE DE LA POLOGNE

l'un, Catherine, en porta légèrement le poids dans sa main rouge du sang de deux tzars; le second, Frédéric, trop desséché de cœur pour se repentir, mais trop éclairé pour ne pas pressentir le jugement de la postérité, a essayé de diminuer la responsabilité principale qui devait peser sur sa mémoire; le troisième, Marie-Thérèse, a laissé échapper plus d’une fois l’aveu de ses remords. «Comte de Barck, » disait-elle un jour à l'ambassadeur de Suède, « l'affaire de Pologne me désespère. C’est une tache à mon règne! — Les souverains, repartit ie ministre embarrassé, ne doivent de compte qu'à Dieu. — Cest aussi celui-là que je crains !. »

La Pologne mutilée devait traîner encore sa triste existence une vingtaine d’années, en s’efforçant en vain de se réformer et de se réorganiser sous la main impitoyable de ses oppresseurs?. Cette noble nation a péri, victime d’un idéal irréalisable, le droit de l'unanimité, la souveraineté individuelle absolue, autant que d’une coupable contradiction entre l’idéal et la réalité, entre la liberté de quelques-uns et le servage du grand nombre. Si elle se relève, ce ne sera pourtant que pour ressaisir cet idéal dans les limites du possible : si la Pologne ne représente pas la liberté, la person-

1. Saint - Priest, $ 5. — Marie-Thérèse était un de ces caractères complexes, de peu d’ouverture et de naturel, où le convenu tient la première place, et qui manquent de sincérité envers les autres et envers eux-mêmes, mais sans être véri= tablement hypocrites ; le cri du cœur s’échappe parfois.

2. Elle essaya trop tard de mettre à profit les conseils qu’elle avait demandés à Rousseau et à Mabli. Le travail de Mabli avait été écrit dès 1770 ; celui de Rousseau, seulement en 1772. — Mabli, faisant plier ses maximes à ce qu’il considère comme une nécessité en Pologne, se prononce pour la royauté héréditaire; Rousseau, contre ; mais il veut l’abolition du liberum veto, et propose un plan d'éducation nationale, et un plan très-sage, très-pratique, pour l'admission des villes aux droits politiques et pour l'émancipation progressive des serfs, qui seraient initiés d’abord à la liberté individuelle, puis à la liberté municipale, puis à la liberté nationale : « Il faut commencer par les rendre dignes de la liberté, affranchir leurs âmes avant d’af.… franchir leurs corps. Nobles Polonais, ne vous flattez jamais d’être libres tant que vous tiendrez vos frères dans les fers. » Il conseille, au lieu d'armée régulière, une organisation analogue à celle des milices helvétiques et des landwehrs actuelles de l'Allemagne. Il console d'avance la Pologne du partage qui va s’accomplir, en avançant qu'un démembrement partiel de ce vaste et faible corps sera peut-être l’occasion de son salut : « Polonais, s’écrie-t-il, vous ne sauriez empêcher que vos voisins ne vous engloutissent; faites au moins qu’ils ne puissent vous digérer. Si vous faites en sorte qu’un Polonais ne puisse jamais devenir un Russe, la Russie ne subjuguera pas la Pologne. »

nalité humaine dans ce monde slave que dévore le despotisme, elle n’a pas de raison de renaître.

Après la signification du partage, Louis XV avait semblé se réveiller un moment. Il eut la velléité de venger la Pologne, comme il avait eu la velléité de la défendre. D’Aiguillon craignit que le roi ne s’en prit à lui : il affecta un grand courroux; il offrit à l’Angleterre de s'entendre sur la question de Pologne; le cabinet anglais refusa; il ne voulait qu'empêcher les Prussiens de prendre Dantzig et se tenait pour satisfait d’y avoir momentanément réussi. D’Aiguillon proposa au roi d’envahir la Belgique, puis d’armer, de concert avec l'Espagne, pour attaquer les Russes dans l’Archipel et obliger Catherine à une transaction. On fit, en effet, quelques armements maritimes au commencement de 1773. L’Angleterre signifia qu’elle porterait secours aux Russes. Louis XV recula, comme d’Aiguillon y avait compté, et tout fut dit. Si le rôle du gouvernement français fut pitoyable dans l’affaire de Pologne, celui du gouvernement anglais fut odieux ; le cabinet de Saint-James peut bien passer pour le quatrième des meurtriers de la Pologne !.

Une intervention maritime contre les Russes en 1773 eût pu, en effet, modifier beaucoup la situation. Après avoir complété l’occupation de la petite Tatarie par la conquête de la Crimée, ils avaient franchi le Danube ; mais là s'étaient arrêtés leurs succès ; ils furent chassés de la Bulgarie par les Turcs, et une grande révolte suscitée chez les Cosaques du Don et du Jaïk par un faux Pierre II, le Cosaque Pugatschew, commença de gagner la Moscovie et de mettre en péril le trône de Catherine. Une révolution qui s'était opérée en Suède quelques mois auparavant (août 1772), avec Vappui pécuniaire et les encouragements du cabinet de Versailles, pouvait accroître les dangers de la Russie. Le jeune roi Gustave ITT, par un coup d'état militaire, avait renversé, au profit de la prépondérance royale, le gouvernement du sénat, l’espèce de république aristocratique établie depuis la mort de Charles XIT?,

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