LOUIS XVI ET LA REINE
sance des hommes, sur la fermeté, sur l’irrésolution : « Je suis content, dit-il, de ce que je trouve dans mon cœur (sur la fermeté)!... » Il s'efforce ainsi de se rassurer sur lui-même et de s'affermir d'avance. Le sort de Charles Ier le préoccupe déjà : ce nom exerce sur lui une sorte de fascination lointaine! Ce petit livre serre le cœur. Le Journal n’obtiendrait qu'une dédaigneuse compassion, c’est l’homme dans la trivialité des routines quotidiennes où il s’'absorbe; mais les Réflexions inspirent une estime et une sympathie douloureuses ; c’est l’homme replié dans sa conscience et s’élevant au-dessus de sa nature par la force du sentiment moral et religieux.
Louis XVI est tout le contraire de ce qu’il voudrait être, c’està-dire l’indécision même. Plus tard, les variations de la faiblesse passeront chez lui pour les combinaisons de la fausseté et le jetteront à l’échafaud! Comme Louis XV, il voit bien et agit mal; il a le jugement droit, et il n’en tire aucun parti pour l’action, non par insouciance égoïste comme son aïeul, mais par défiance de lui-même, par défaut de volonté et d’esprit de suite. Nature vouée au malheur, victime sans défense, destinée, comme les hosties des religions antiques, à expier les erreurs et les crimes d’autrui, ce sont là les plus durs mystères de l’histoire et de la Providence. Qu’avait-il fait pour naître roi?
Louis offre le plus parfait contraste avec ses proches aussi bien qu'avec la cour. La nouvelle reine ne tient pas plus de sa mère, Marie-Thérèse, qu’elle ne ressemble à son époux. Vive, impétueuse, toute spontanée, violente et généreuse, également emportée dans ses affections et dans ses antipathies, se gouvernant en toute chose par sentiment et non par réflexion, réagissant d’instinct contre ce convenu qui est la loi suprême chez sa mère, à plus forte raison contre cette insupportable étiquette du xvu° siècle qui a survécu en France, sous Louis XV, à la dignité et à l'élégance des mœurs, et qu’on a vue disparaître à Vienne depuis l’avénement de la maison de Lorraine, Marie-Antoinette a toutle mouvement, toute l'initiative qui manquent à son époux, mais, à cette époque, elle ne possède encore aucune influence sur lui, et, comme on le verra trop bien, il n’est pas à désirer qu’elle acquière cette influence. Très-mal élevée, très-ignorante, on n’a rien fait pour lui former
le jugement et pour régler et contenir ce naturel aussi énergique dans ses défauts que dans ses heureuses qualités : l'esprit de conduite lui manquera entièrement. Ainsi ce bouleversement de l’étiquette, cette simplicité familière, cette liberté de vie qu’elle se donne avec éclat, pourraient être une force, un principe de popularité pour une jeune reine remplie d’atfrait et de charme. Mais il faudrait que Marie-Antoinette sût faire profiter la politique de la satisfaction accordée à ses goûts; que le public pût voir, dans cet abandon des anciens usages, une adhésion à la philosophie nouvelle, un gage offert au progrès. Si, au contraire, la reine se rattache d’une main aux préjugés et aux priviléges qu’elle ébranle de l’autre, on ne verra plus que caprice et légèreté dans les innovations qu’elle introduit à la cour, et bientôt on acceptera les interprétations plus funestes encore à l'honneur du trône qu’insinuent déjà ses ennemis. Le système de’ diffamation sous lequel doit succomber la fille de Marie-Thérèse a commencé dès qu’elle a mis le pie en France. Dès le premier jour elle s’est trouvée en butte à la cabale de La Vauguyon et des ex-jésuites, qui regardent son mariage comme l’œuvre de leur ennemi Choiseul, et au parti Du Barri, qui craint l’ascendant qu’elle peut prendre à la cour ?. Toujours, tant que régnera Marie-Antoinette, il se rencontrera quelque intérêt ou quelque passion acharnée à la continuation de cette œuvre ténébreuse. C’est sur les marches du trône que se forge longtemps à l’avance la hache populaire qui abattra cette tête royale. Les sourdes trames des premiers ennemis de la reine seront reprises par le propre frère du roi, par le comte de Provence, ce bel esprit sans cœur qui sera un jour Louis XVIIT, jeune homme sans jeunesse, âme froide et fausse, sceptique qui n’a pris de son siècle que les négations ?.
1. Grande, admirablement bien faite... La femme de France qui marchait le mieux, portant la tête élevée sur un beau cou grec. — Mém. de madame Vigée- Lebrun, t. Ier, p. 64.
2. Voir les Mémoires de l’ex-jésuite Georgel, un des ennemis de la reine, t. Ie.
3. Les bruits les plus infamants sur les mœurs de la reine furent bien antérieurs à sa brouille avec le duc de Chartres, et c’est à tort que les écrivains royalistes ont fait partir ces bruits du Palais-Royal, qui ne fit que les répéter plus tard. V. ce que disent les Mémoires de Bachaumont sur les chansons qui couraient contre la reine en 1776; t. IX, p. 54, 61, 69; et ce que raconte l'abbé Baudeau dans sa Chronique secrète, dès 1774, ap. Revue rétrospective, t. III, p. 381; 1834. Baudeau impute les