CHUTE DE D’AIGUILLON
à peu bon nombre des personnes détenues par lettres de cachet.
L'impression sur le public ne fut pas telle qu’on l’espérait à Versailles. La main par laquelle passait le bienfait lui ôtait son prix. On approuvait la remise du joyeux avénement, mais on blàmait le langage de l’ordonnance, qui consacrait le droit tout en s’abstenant de l’appliquer : ce prétendu droit n’était, disait-on, qu'une exaction féodale non reconnue par les parlements. Le bon accueil fait par le roi et la reine à la députation du parlement Maupeou (5 juin) indisposait la bourgeoisie. Le prix du pain ne tarda pas à remonter et à tromper les espérances des classes pauvres.
L'opinion avait cependant obtenu une première satisfaction : le duc d’Aiguillon n’était plus ministre. Détesté de la reine, il avait eu l’imprudence de patroner à peu près ouvertement les propos et les chansons que répandaient contre Marie-Antoinette les anciennes cabales hostiles au mariage autrichien, grossies de gens de cour que la reine blessait par son étourderie moqueuse. Marie- Antoinette demanda justice de l’insolence du ministre, et Maurepas ne crut pas pouvoir soutenir son neveu, quoiqu'il lui dût en partie sa nouvelle position. D’Aiguillon eut défense de reparaître à la cour. Des deux ministères qu’il occupait, celui des affaires étrangères fut confié au comte de Vergennes, qui avait fait preuve de talents diplomatiques dans les ambassades de Constantinople et de Stockholm (8 juin); l’autre, le ministère de la guerre, fut donné au comte de Mui, dévot rigide, administrateur laborieux, le plus considéré d’entre les amis du feu Dauphin.
Après quelques semaines d'intervalle, eut lieu un second changement moins retentissant, mais de bien plus de portée réelle que le renvoi de d’Aiguillon. Le ministre de la marine, de Boines, homme d’intrigue, que l’on regardait comme le lieutenant du chancelier Maupeou, fut destitué. Maurepas, à l’instigation de sa femme, conseillée elle-même par un prêtre philosophe, l'abbé
royales, les spectacles de la cour, sont supprimés... la chasse du daim et celle du faucon. Réforme considérable aux grandes et aux petites écuries. Le roi a donné ordre qu’on ne servirait à la cour qu'une seule table, qui serait commune à Sa Majesté, à la reine, à Monsieur, à Madame, à monseigneur le comte et à madame la comtesse d'Artois. » — Mercure hist, t. CLXXVI, p. 671.
de Véri, fit remplacer de Boïnes par Turgot, sur qui son administration de la généralité de Limoges‘ fixait depuis longtemps les regards et les espérances des hommes éclairés. Turgot était resté volontairement dans cette intendance secondaire; il s'était attaché au pauvre Limousin par le bien qu’il y faisait, et il avait refusé, dès 1762, deux intendances de premier ordre, Rouen et Lyon?. Il ne se crut pas le droit de refuser, avec le ministère, les grands devoirs et les grandes épreuves auxquels il était dès longtemps préparé. Il accepta le département tout spécial qu’on lui offrait, comme transition à une action plus directe et plus générale sur le sort de la patrie (19-22 juillet 1774).
Maurepas, trop sceptique pour chercher la vraie gloire, aimait les louanges et les succès de salons : on lui avait persuadé que les hommes qui régnaient sur l’opinion lui sauraient infiniment de gré du choix de Turgot, et, d’une autre part, il ne pensait pas que sa suprématie ministérielle eût jamais rien à redouter d’un philosophe aussi étranger à la cour par ses goûts que par ses relations, et aussi impropre à ces intrigues qui, pour les hommes tels que Maurepas, sont toute la politique. La sensation produite par la nomination de Turgot fut vive, en effet, dans la classe lettrée, mais assez médiocre dans la multitude parisienne, qui connaissait peu l’intendant de Limoges. Le roi et la reine n’en furent pas moins accueillis avec froideur dans la première visite qu’ils firent sur ces entrefaites à Paris. Maupeou et Terrai étaient toujours en place; l'exil des anciens magistrats ne cessait point encore; le pain était toujours cher.
Maurepas se décida et décida le roi. Sans parti pris, sans système, prêt à les essayer tous, selon les circonstances, le vieux ministre n’avait rien en lui qui püt le porter à la résistance contre une pression un peu forte de l’opinion. Le 24 août, Maupeou eut ordre de rendre les sceaux, qui furent confiés à Hue de Miromesnil, ancien premier président de ce parlement de Rouen qui avait lutté avec tant d'énergie contre le despotisme. C'était, per-