‹ Histoire De France Volume 16Chapitre 142 sur 346 · Il ne mourut qu’en 1792, à soixante-dix-huit ans · texte numérisé non relu

Il ne mourut qu’en 1792, à soixante-dix-huit ans

de l’état, près de son château de La Motte‘. Terrai ne s’en fût pas tiré à ce prix si l’on eût consulté le peuple.

La chute des deux ministres fut, en effet, célébrée à Paris et ailleurs par des démonstrations dont la violence rappelait et présageait des temps bien différents de la douceur des mœurs régnantes. Maupeou et Terrai furent pendus en effigie sur la montagne Sainte- Geneviève, et Terrai, en personne, faillit être jeté à l’eau en passant la Seine au bac de Choisi. Les écoliers, au Cours-la- Reine, firent tirer et démembrer par quatre ânes un mannequin en simarre de chancelier. Pendant plusieurs soirées, les clercs de la basoche, mêlés au peuple de la Cité, vinrent chanter, crier et lancer des fusées jusque sous les fenêtres du premier président du parlement Maupeou. Les archers préposés à la garde du Palais ayant tenté de s’y opposer, on tomba sur eux, on les mit en fuite, et un exempt fut assommé sur la place?.

L'homme d’état qui voulait épargner à la France l’ère des vengeances que faisaient pressentir les ressentiments populaires avait commencé son laborieux ministère.

Le 24 août, le jour même où il avait été appelé à remplacer Terrai, Turgot, au sortir d’une entrevue avec le roi, résuma par écrit les propositions qu’il avait développées devant Louis XVI, afin de les fixer dans la mémoire du jeune monarque. — Point de banqueroutes ; point d'augmentation d'impôts; point d'emprunts. Il ne faut, en temps de paix, emprunter que pour liquider les dettes anciennes, ou pour rembourser d’autres emprunts faits à un denier plus onéreux. — Réduire à tout prix la dépense d’une vingtaine de millions au-dessous de la recette. — Obliger les chefs des autres départements à se concerter avec le ministre des finances pour les dépenses de leurs ministères, et à discuter avec lui ces dépenses devant le roi. — Plus de grâces directes ni indirectes sur les impôts; plus d'intérêts gratuits dans les fermes, plus de croupes, de brevets gratuits. — L'économie est la préface né-

1. Il y avait là, au bord de la Seine, de grands magasins loués à la compagnie Malisset.

2. Mercure hist., t. CLXXVII, p. 330. — Mém. sur l’administ. de l'abbé Terrai, p. 230. — Droz, t. I, p. 139. Un écrit du temps | Journal historique) ne craignit pas

de plaisanter sur le nom de ce malheureux, qui s'appelait Bouteille. « On a cassé Ja bouteille, » Cela sentait déjà les plaisanteries sur la Lanterne.

cessaire des réformes qui, sans diminuer beaucoup les revenus publics, doivent soulager le peuple, par l'amélioration de la culture, par la suppression des abus dans la perception, par une répartition plus équitable des impôts. Il faut commencer par s'affranchir de la domination des financiers.

«Je ne demande point à Votre Majesté d'adopter mes principes sans les avoir examinés. mais, quand elle en aura reconnu la justice et la nécessité, je la supplie d’en maintenir l'exécution avec fermeté, sans se laisser effrayer par des clameurs qu’il est impossible d'éviter. — Je serai seul à combattre contre les abus de tout genre, contre la foule des préjugés qui s'opposent à toute réforme et qui sont un moyen si puissant dans les mains des gens intéressés à éterniser le désordre. J'aurai à lutter contre la bonté naturelle, contre la générosité de Votre Majesté et des personnes qui lui sont les plus chères. Je serai craint, haïi même de la plus grande partie de la cour. On m’imputera tous les refus; on me peindra comme un homme dur, parce que j'aurai représenté à Votre Majesté qu’elle ne doit pas enrichir même ceux qu’elle aime aux dépens de la subsistance de son peuple. Ce peuple auquel je me serai sacrifié est si aisé à tromper, que peut-être j'encourrai sa haine par les mesures mêmes que je prendrai pour le défendre. Je serai calomnié, et peut-être avec assez de vraisemblance pour m'ôter la confiance de Votre Majesté. »

Il termine en rappelant que le roi a pressé affectueusement ses mains dans les siennes, comme pour accepter son dévouement. — « Votre Majesté se souviendra que c’est sur la foi de ses promesses que je me charge d’un fardeau peut-être au-dessus de mes forces; que c’est à elle personnellement, à l’homme honnête, à l’homme juste et bon, plutôt qu’au roi, que je m’abandonne..." »

Louis, touché et subjugué à la fois par l’accent de la vertu et par l'autorité d’un grand caractère, renouvela l'engagement de soutenir son ministre, et Turgot entra d’un pas assuré dans la carrière dont il avait si bien mesuré de l’œil tous les périls. II n’avait exposé au roi, pour employer ses propres termes, que la préface de l’œuvre qu’il méditait : il se réservait d'ouvrir sa pensée

Page 1