Œuvres de Turgot, t. Il, p
324 TURGOT. (1174) entière à Louis, après qu’une première série de réformes importantes aurait déblayé le terrain pour la construction de l'édifice nouveau. L'analyse donnée plus haut de ses théories et de celles de ses amis les économistes' a déjà montré ce qu’il pensait sur les questions de l'impôt et du travail; c'était, au moins comme but final, l'impôt unique ct direct, et la liberté illimitée du commerce et de l’industrie. Quant aux institutions administratives, politiques et sociales, moyen nécessaire non-seulement d'établir ou de maintenir les réformes économiques, mais d'atteindre un but plus élevé encore, le développement du patriotisme, de la moralité et de l'intelligence populaires, nous possédons un plan écrit d’après ses idées et sous ses yeux par un de ses amis intimes (par Dupont de Nemours, selon toute apparence). Il est intitulé : Mémoire au roi sur les municipalités. Ce titre modeste enveloppe toute une Constitution du Royaume. ss!
L'esprit du xvuie siècle est toutentier dansle début dece mémoire. Turgot, ou l'interprète de Turgot, oppose nettement la raison à la tradition, le droit aux faits. Il ne s’agit pas de savoir ce quiest ou ce qui a été, mais ce qui doit être. Ce n’est pas à la science à décider, mais à la conscience. « Les droits des hommes réunis en société ne sont point fondés sur leur histoire, mais sur leur nature. » Il faut laisser de côté la diversité des formes actuelles pour établir une organisation uniforme, basée sur les droits et les intérêts de tous. Turgot expose, avec une grande lumière, les causes qui font qu’il n’y a point d'esprit public en France. « Le mal vient de ce que la nation n’a point de constitution. » C’estun peuple dont les membres n’ont entre eux que très-peu de liens sociaux. Presque personne ne connaît ses devoirs ni ses rapports légaux avec les autres membres de l’état. On attend les ordres spéciaux du prince en toute occasion, et Le prince est obligé de statuer sur toutes choses, sur celles mêmes qu’il lui est impossible de connaître, et à lui, et à ses ministres, et aux délégués de ses ministres ! Les individus, n'ayant ni garanties ni fonctions déterminées dans l’état et n’étant point habitués à s’en considérer comme les membres actifs, se considèrent au contraire comme en guerre avec l’état, et chacun