GUERRE DES FARINES
là un des mcilleurs moyens de faire baisser les grains. Le 24 avril, an autre arrêt du conseil accorda des primes à l'introduction des blés étrangers : on voit, dans cet arrêt, que le gouvernement mul- ‘ipliait les travaux publics dans tous Les pays où les besoins étaient urgents; qu'on avait établi des ateliers de filature, de tricot, etc., à Paris, où l’on employait hommes, femmes et enfants. On ne pouvait donc reprocher l’inaction au pouvoir. Dès avant l'arrêt du 25 avril, Turgot avait fourni des fonds à des négociants pour faire venir des blés par la voie du Havre".
Les mouvements continuaient cependant, et prenaient, dans les contrées qui environnent Paris et qui en sont les greniers, un caractère tout à fait différent de l’émeute de Dijon, émeute facile à expliquer par des causes ordinaires. En Brie, en Soissonnais, dans la Haute-Normandie, dans le Vexin, des bandes d'hommes à figures sinistres couraient le pays, ameutant les populations, forçant les fermiers à livrer les grains à vil prix, envahissant les marchés des villes, se portant d'un point sur un autre, le long de. la Seine, comme s'ils suivaient un mot d'ordre et que leur but principal fût d'empêcher les blés étrangers débarqués au Havre d'arriver jusqu’à Paris. Il paraît certain que des granges furent incendiées et des blés jetés à la rivière par des gens qui criaient famine! Le 1% mai, les bandes avaient pillé le marché de Pontoise; le 2, elles entrèrent à Versailles jusque dans la cour du château ! Le roi parut au balcon, leur parla et ne fut point écouté. Il se troubla et fit proclamer que le pain serait taxé à deux sous la livre. Les vociférations cessèrent alors, et le tumulte se dissipa, mais les bandes annoncèrent publiquement qu’elles iraient le lendemain à Paris.
Turgot accourut de Paris, désolé d’une faiblesse qui menaçait de rendre impossible tout plan d'administration. I] força en quelque sorte le roi de revenir sur la concession faite à l’'émeute et de l’autoriser à défendre à qui que ce fût d’exiger des boulangers le pain au-dessous du prix courant; mais Louis persista du moins
1. Anciennes Lois françaises, t. XXIII, p. 151, 155. — Relution à la suite des Mém. sur l'administ. de Terrai, p. 257. — Dans le préambule de l'arrêt du 24 avril, le ministère expliquait pourquoi le blé était cher : les malveillants ne manquèrent pas de dire qu'il approuvait la cherté.
à interdire aux troupes de faire feu. Pendant ce temps, les bandes entraient dans Paris (3 mai); les marchés étaient gardés, mais les boutiques des boulangers ne l’étaient pas, et les séditieux les pillèrent tout à leur aise, en présence d’une foule immense, moins complice que spectatrice. La police montra plus que de la mollesse ; le lieutenant-général de police Lenoir, comme le ministre Sartine, à qui il avait succédé, était très-hostile au système de Turgot et très-désireux de le voir échouer. L'énergie de Turgot fut au niveau des circonstances : il exigea la destitution immédiate du lieutenant-général de police; le 4 mai, les boutiques des boulangers furent occupées militairement, les mouvements des troupes écartèrent les curieux, et la sédition, réduite à ses forces réelles, n’osa plus rien tenter dans Paris. Le parlement, cependant, s'était réuni, malgré une lettre du roi qui lui défendait d'intervenir en corps dans ces troubles, dont le conseil attribuait la connaissance à la chambre de la Tournelle; il rendit un arrêt qui revendiquait l'instruction de l'affaire pour la Grand’Chambre et qui suppliait le roi de faire baisser le prix des grains à un taux proportionné aux besoins du peuple. Un tel arrêt, affiché en regard de l’ordonnance du roi qui maintenait le prix courant du pain, était sinon un” grande perfidie, tout au moins un grand péril. Si Paris étar calmé, le désordre redoublait dans les campagnes et dans les petites villes, et plusieurs grandes cités, Lille, Amiens, Auxerre, avaient été en proie aux mêmes troubles que la capitale et le même jour‘. Le bruit de l’imprudente concession accordée par le roi à Versailles s'était propagé avec la rapidité de l'éclair. On répandait de faux arrêts du conseil pour confirmer la parole du roi; la multitude en profitait pour exiger le pain, la farine, le grain, à vil prix; en même temps les bandits continuaient à crever les sacs, à assaillir les bateaux sur les rivières, et des agents inconnus engageaient secrètement les principaux détenteurs de grains à cacher et à ne pas vendre, parce que la cherté croîtrait encore.
Le conseil prit toutes les résolutions que dicta Turgot. La distribution de l'arrêt du parlement fut arrêtée, et la planche rom-