GUERRE DES FARINES. SU
pue chez l’imprimeur. Une petite armée de 25,000 Hommes fut mise sur le pied de guerre et occupa la capitale, l'Ile de France et surtout le cours des rivières. Elle était commandée par un maréchal de France (Biron), sous la direction supérieure du contrôleurgénéral, nommé ministre de la guerre en cette partie. Une ordonnance royale défendit, sous peine de la vie, de former des attroupements, de forcer les maisons des boulangers ou les dépôts de grains et farines, de contraindre les détenteurs à livrer les grains et farines au-dessous du cours, annonça que l’ordre était donné aux troupes de faire feu en cas de violence et que les contrevenants seraient jugés prévôtalement, rigoureuses mesures que Louis XVI ne signa pas sans une espèce d’effroi'. Le 5 mai, le parlement fut mandé à Versailles pour un lit de justice. Le garde des sceaux expliqua au parlement les motifs qui engageaient le roi à charger une juridiction sommaire, une juridiction de guerre, de la répression des troubles. « Lorsque les premiers troubles seront totalement calmés, le roi laissera, lorsqu’il le jugera convenable, à ses cours et à ses tribunaux ordinaires le soin de rechercher les vrais coupables, ceux qui, par des menées sourdes, peuvent avoir donné lieu aux excès qu’il ne doit penser, dans ce moment-ci, qu’à réprimer. »
Lorsque le garde des sceaux recueillit les voix pour la forme, le prince de Conti et un conseiller au parlement osèrent seuls manifester leur opposition. Le roi congédia l'assemblée, en défendant de faire aucunes remontrances. — « Je compte que vous ne mettrez point d’obstacle ni de retardement aux mesures que j'ai prises, afin qu’il n'arrive pas de pareil événement pendant le temps demon règne !.…. »
Le parlement sentit les conséquences qu’aurait sa résistance dans de telles conjonctures et n’osa en courir la responsabilité. En intervenant mal à propos dans la question de la taxe du pain, il s’était Ôté la possibilité de défendre son terrain légitime, la justice ordinaire, contre la juridiction exceptionnelle. IL n’était pas fâché, au fond, de voir rejeter sur d’autres la charge impopulaire de la répression : il ne protesta que pour sauver les apparences
1. Sa Majesté dit, en sortant, à M. Turgot : « Au moins n’avons-nous rien à nous reprocher ?... » Relation à la suite des Mém. sur Terrai, p. 264.
et se tint tranquille, tandis que le ministère agissait'. Les grands moyens employés par Turgot réussirent pleinement : nulle part l'émeute ne devint insurrection et n’essaya de tenir sérieusement contre les troupes; la sécurité des routes et des marchés fut rétablie : les agents de l'administration avaient prévenu sous main les gros fermiers qu’on n’entendait pas les taxer arbitrairement, mais qu’il fallait tenir les marchés garnis et ne pas exiger des prix exorbitants. Les arrivages de grains étrangers, d’ailleurs, commençaient d'arrêter naturellement la hausse ?. La nouvelle de l’'emprisonnement de deux des principaux agents du Pacte de Famine, comme moteurs présumés de la sédition, dut contribuer aussi à ramener les esprits. On avait arrêté beaucoup de gens de diverses conditions, entre autres plusieurs curés de campagne, qui avaient déclamé en chaire contre le contrôleur-général. On crut nécessaire de faire des exemples. Le 11 mai, deux des acteurs de l’émeute du 3 furent pendus en Grève, par sentence de la commission prévôtale de Paris. C’était un ouvrier gazier et un perruquier, qui, sans être innocents, n'étaient pas plus coupables que bien d’autres, et qu’on ne pouvait considérer comme étant du nombre de ces meneurs dénoncés par le garde des sceaux. On peut dire que leur mort fut la première application que le parti du progrès fit de ces rigueurs salutaires et de ces nécessités du salut public, dont on devait faire plus tard un si terrible abus. C’est peut-être le seul reproche qu’il soit permis d'adresser à Turgot.
Les exécutions capitales, du moins, n’allèrent pas plus loin. Le jour même du supplice de ces malheureux, une amnistie, qui n’exceptait que les chefs et instigateurs, rassura les paysans, qui s'étaient réfugiés en foule dans les bois, et les garantit contre toutes poursuites ultérieures, à condition de rentrer paisiblement dans leurs paroisses et de restituer en nature ou en argent, à la véritable valeur, les grains et farines pillés ou extorqués au-dessous
1. Le parlement montra même, sur ces entrefaites, un zèle monarchique inattendu : il fit brûler deux brochures contre le pouvoir absolu, où les principes du Contrat social étaient mêlés à ceux des Remontrances parlementaires (30 juin). Le parlement prétendit qu’il n’appartenait point aux écrivains de traiter de ces matières. Droz, t. Ier, p. 171.