MALESHERBES ET MAUREPAS
Ii faudrait commencer par avoir auprès du roi des députés des provinces pour toutes leurs affaires en général, comme il y en a déjà pour les intérêts spéciaux du commerce. Il faudrait qu’on pût recourir publiquement au conseil ou au ministre contre un intendant, comme aux cours souveraines contre un tribunal inférieur!.
Malesherbes ne concluait pas comme Turgot, puisqu'il réclamait des États-Généraux, et son projet de réforme était beaucoup moins vaste et moins profond que celui du contrôleur-général ; mais la présentation officielle au nom d’une cour souveraine lui donnait un grand poids, et l'impression générale des Remontrances, malgré certaines divergences dans les points de vue, était très-favorable aux plans de Turgot. Aussi le contrôleur-général avait-il lui-même engagé le premier président de la cour des aides à presser son travail, et tous deux étaient-ils d’accord pour tâcher de faire nommer une commission de magistrats et d’administrateurs qui examinerait les Remontrances et chercherait les moyens pratiques de réforme. Cette commission eût été l'instrument essentiel de Turgot.
Le vieux Maurepas le sentit : l'autorité croissante de Turgot commençait sinon à l’inquiéter, du moins à l’importuner. Le sévère et sombre tableau retracé par Malesherbes l’effaroucha. Il ne voulait laisser le gouvernement s'engager à fond sur rien. Il ne songea qu'à enterrer les Remontrances et le projet de commission, fit répondre par le roi que les réformes nécessaires sur les objets qui en seraient susceptibles devaient être, non pas l’ouvrage d’un moment, mais le travail de tout son règne, et, par le garde des sceaux, que, s’il existait réellement des abus, il ne faudrait les faire connaître qu’au moment de les corriger; que la cour des aides ne devrait donc pas s'étonner des moyens extraordinaires
1. Mém. pour servir à l'hist. du Droit public, etc., ou Recueil de ce qui s’esl passé en la cour des aïdes, de 1156 à 1775, p. 628-693. — I1 y a dans cette pièce, en dehors de son objet spécial, bien des vues judicieuses. Le rédacteur, par exemple, montre qn’une des causes qui arrêtent le développement de la prospérité et de la grandeur de la France, c’est qu’il est plus avantageux chez nous d’être commis ou même rraudeur que soldat, d’être officier de finance qu’agriculteur, que commerçant ou qu industriel. — Forbonnais avait dit la même chose en posant des chiffres qui montrent l'homme de finance gagnant trois fois plus que l'industriel,
pris pour empêcher la publication de ses Remontrances. Ues moyens consistaient à enlever la minute des registres de la cour (30 mai 1775). Maurepas n’y gagna pas grand’chose; car la pièce qu'il voulait faire disparaître fut imprimée secrètement, quelques semaines après, à l’insu de Malesherbes".
La présentation des Remontrances fut le dernier acte important de Malesherbes comme premier président de la cour des aides. Maurepas avait reconnu enfin l'impossibilité de soutenir plus longtemps contre le mépris universel son beau-frère, le vieux La Vrillière, honteux débris d’un honteux régime. La reine, excitée par ses familiers, qui avaient de l’ambition pour elle, tâchait d’introduire quelqu'un de ses protégés dans le cabinet à la place de La Vrillière. Maurepas craignait sur toute chose que la reine ne prit de l'influence : il se rejeta du côté de Turgot et fit nommer au ministère de la maison du roi précisément l’auteur des Remontrances. Malesherbes refusa par deux fois et ne se résigna que lorsque Turgot lui eut fait un devoir positif d'accepter, en lui représentant qu'un esprit de dissipation et de frivolité allait envahir, avec la société de la reine, la place qu’il refusait, et que la cause des réformes serait perdue (mi-juillet 1775).
C'était un indice assez significatif que de voir au ministère chargé des rapports avec le clergé et des lettres de cachet le correspondant de Rousseau, le magistrat qui avait revu en secret les épreuves de l’Émile ! La présence de cet homme de bien semblait purifier les bureaux où avait siégé durant un demi-siècle le lâche complaisant de Louis XV et de tous les grands, l'instrument servile du vice et du fanatisme. Le premier soin de Malesherbes fut de visiter les prisons d’état et de délivrer le plus grand nombre qu’il put des victimes de l'arbitraire. Il ne lui fut pas possible de les délivrer toutes, ni de donner des juges à ceux des détenus qui paraissaient coupables ou dangereux. L'infortuné Le Prévôt de Beaumont, qui avait dénoncé le Pacte de Famine, resta en prison. Ce seul fait montre à quel point la machine du despotisme était fortement montée. Les hommes d’état qui désiraient le plus sincèrement la briser étaient pris et entraînés dans ses rouages dès qu’ils
1. Recueil de ce qui s’est passé en la cour des aides, p. 694, 695. — Mémoires de Bachaumont, t. VIII, p. 138.