BUFFON. HISTOIRE NATURELLE
ques de la Nature. Néanmoins, la guerre faite par Buffon aux méthodes est exagérée et contraire, dans ses conséquences extrêmes, aux intérêts de la science. Si les classifications n’ont pas une valeur absolue et ne peuvent embrasser la totalité des rapports naturels des êtres, elles ne sont pas cependant arbitraires, puisqu'elles embrassent une partie de ces rapports, et valent d’au tant plus qu’elles en embrassent davantage. Ce sont des conceptions nécessaires de l’esprit humain, et Buffon lui-même est bien obligé de s’en faire une, puisqu'il classe les objets et les êtres suivant les convenances qu’ils ont avec l’homme, et spécialement avec l’homme civilisé d'Europe, méthode très- peu scientifique ; aussi finit-il par l’abandonner, dans la suite de ses travaux, pour se rapprocher de Linné et s'appliquer à perfectionner de main de maître ce qu’il avait décrié ‘.
S’il dédaigne trop d’abord les méthodes spéciales, il pose la méthode générale et transcendante en termes dignes de Descartes. « La description exacte et la connaissance des faits particuliers n’est pas toute l’histoire naturelle. Il faut s'élever de là à quelque chose de plus grand ; c’est de généraliser les faits, de les lier ensemble par la force des analogies, et de tâcher d’arriver à la connaissance des effets généraux, causes des faits particuliers, causes secondes auxquelles notre esprit peut du moins s'élever, puisque les vraies causes lui sont insaisissables. »
Il applique immédiatement ces principes : de la région abstraite où il a plané un moment, il s’abat comme un aigle sur son sujet et prend possession de notre globe avant de toucher aux êtres qui le peuplent. Il résume et coordonne, dans l'Histoire et Théorie de la Terre, les travaux et les observations des Réaumur,
1, Voir son beau travail sur les singes. La méthode de Linné, perfectionnée, a subsisté dans la zoologie. Dans la botanique même, Linné ne s'était arrêté que provisoirement à une classification fondée sur un seul caractère, celui du sexe, et cherchait cette méthode plus générale et plus naturelle que poursuivait en même temps chez nous Bernard de Jussieu, et qu’ils trouvèrent tous deux. — Ce fut Jussieu qui rapporta d'Angleterre, dans son chapeau, le fameux cèdre du Liban, lainé de tous les cèdres qui existent en France. On lui doit l’acclimatation en France de beaucoup de végétaux étrangers. — Un autre botaniste français, Adanson, arriva également à la méthode naturelle, à celle qui s'attache aux caractères les plus généraux, les plus compréhensifs, dans ses Familles des Plantes (1763). Il avait conçu le plan gigantesque d’une Encyclopédie naturelle complète,
des Bourguet, des Buache et de tant d’autres pionniers de la géologie, depuis le vieux Palissi, comme il fera, dans l’histoire des êtres organisés, pour les découvertes des Peyssonel, des Duhamel- Dumonceau, des Needham, des Bonnet, des Trembley, etc.; il ajoute ses conclusions, et sa Théorie de la Terre, complétée, trente ans après, par son immortel ouvrage des Époques de la Nature, restera pour toujours le fondement de la science qui révèle à l'homme les fastes des âges antérieurs à l’homme, l'histoire d'avant l’histoire, l’histoire où l’on suppute, non par siècles, mais par périodes inconnues, qu’ont écrites sur l'écorce du globe le feu primitif ou l'Océan, son successeur.
L'Histoire de la Terre est, en effet, comme le dit l’auteur, une théorie, c'est-à-dire une généralisation des faits connus, reliés par : des inductions vraisemblables, et non un système, c’est-à-dire une hypothèse arbitraire imaginée à priori. Buffon r’y affirme pas même encore l’incandescence primitive du- globe : il n’y avance formellement que le long séjour de la mer sur nos continents, séjour tout à fait étranger et bien antérieur au déluge biblique, et attesté par tant d'immenses dépôts d'animaux marins, le déplacement probable du lit de la mer dans les âges anté-historiques, la formation de la plupart des couches terrestres par les eaux, et quelques autres grands phénomènes procédant de la même cause neptunienne. C'est à part, dans les mémoires intitulés Preuves de la Théorie de la Terre, qu’il présente , sur la formation de notre globe, une hypothèse dont il ne fait nullement dépendre l'ensemble de ses vues positives sur la nature. Cette hypothèse, c'est que la terre et les autres planètes ne seraient que des fragments du soleil détachés de sa masse par le choc d’une comète. La science a démontré l’impossiblité de la donnée de Buffon. Une autre hypothèse plus heureuse est commune à Leibniz et à Buffon : c'est que notre planète a été d’abord à l’état de liquéfaction ardente et que c’est dans cet état qu’elle a pris sa forme; que l'intérieur de la terre doit donc être une matière vitrifiée et chaude encore. Mais à Buffon seul appartient l’histoire conjecturale du passage de l’état vulcanien primitif à l’état neptunien, vraie révélation du génie. Quel qu’ait été, en effet, l’état primitif, et quel
que soit l'état actuel du noyau du globe, les deux règnes succes-
11749] BUFFON. THÉORIE DE LA TERRE. 29 sifs du feu et de l’eau à la surface ne peuvent plus faire doute.
« Get homme, s’écriait avec stupeur le sceptique Hume en lisant les premiers volumes de Buffon, cet homme donne à des choses que nul œil humain n’a vues une probabilité presque égale à l'évidence! »
Ce cri d’admiration eût été mieux justifié encore par le livre vraiment sans égal dans lequel Buffon, septuagénaire, en 1778, donne le dernier mot d’un demi-siècle de travaux et vivifie les conceptions définitives de sa science par une puissance d’imagination inouïe. Les Époques de la Nature semblent écrites sur le granit par quelque Titan contemporain des révolutions et des progrès successifs de notre planète. Ce ne sont plus là des discussions, des considérations scientifiques : c’est la cosmogonie elle-même évoquée des abîmes du temps. On voit bouillonner la masse ardente de la planète en fusion ; on la voit s’affaisser vers les pôles et se renfler à l’équateur par la diminution graduelle de cette chaleur immense. Les matières vitrifiées se consolident. Les montagnes primitives s'élèvent comme des boursouflures à la surface d’un globe gigantesque de métal fondu. La chaleur continue à baisser ; l'Océan aérien de vapeurs qui flottait autour du globe se condense, retombe et couvre la face de la terre. La vie apparaît : les êtres innombrables, dont les dépouilles doivent former les roches calcaires, éclosent dans les eaux. De prodigieuses cavernes, creusées en même temps que les montagnes s’élevaient, par un effet inverse, s’affaissent, engloutissent une partie de l'Océan et découvrent les continents. Le règne végétal prend naissance !; végétation primitive qui se transformera en houilles, en bitumes, en tourbières, comme les premiers animaux en terrains coquillers. Les volcans s’allument par la lutte des eaux et du feu intérieur. Les terrains nouveaux, les montagnes secondaires, sont formés par ia mer, qui envahi! et abandonne alternativement les parties diverses de la terre ferme, et qui détermine la figure des continents par la direction de ses mouvements. La séparation des eux grands continents, d’abord unis par le nord, la rupture de plusieurs isthmes, qui remet en communication avec l'Océan de
1. Buffon fait naître ainsi la végétation après l’arimalité, au lieu d'admettre une premiére végétation maritime correspondante aux premiers animaux.
vastes golfes, lacs ou mers intérieures, achèvent de donner à la terreson aspect actuel. La vie, cependant, perfectionne ses formes : les quadrupèdes et les autres créatures terrestres sont nés près des pôles et descendent vers l'équateur, ainsi que les végétaux , à mesure que la terre se refroidit. Les proportions de ces premiersnés de la terre sont gigantesques, formés qu’ils sont sous l'empire d’une puissance calorique encore énorme; mais la création animale n’est point unique ni uniforme; la grande et primitive apparition des quadrupèdes a eu lieu vers le nord de l'Asie, d’où ils gagnent le reste de notre hémisphère et le nord de l'Amérique avant la séparation des continents; mais l'Amérique méridionale demeure fermée à nos races animales; elle a sa création à part, plus récente et plus faible ‘.
Le grand et dernier œuvre de la création, l’HOVME, apparaît enfin, après les quadrupèdes, sur les hautes terres du nord de l'Asie, et ferme la genèse de notre planète. Il n’y a qu’une seule race humaine, qui se modifie par les climats et les diverses conditions d’existence. Les premiers hommes, faibles et misérables, s'unissent, s’arment, s'emparent de l’élément du feu, se fixent sur la terre par la culture. La première société humaine s’organise sur les hauts plateaux de l’Asie, entre les 40° et 55° degrés de latitude nord ?. Aux révolutions de la Nature, aux guerres des éléments succèdent les révolutions et les guerres du genre humain. Il a fallu six cents siècles à la Nature pour arriver à un état or-
1. Ce grand fait, deviné par Buffon, a été non-seulemeut confirmé, mais amplifié par les découvertes modernes. L'Australie a aussi sa série animale particulière, et l’on retrouve quelque chose d’analogue dans l’île de Madagascar, qui est peut-être le reste d’un continent distinct de l'Afrique. Nous ne pouvons même indiquer ici tant d’autres belles lois révélées par Buffon touchant la distribution des êtres sur la surface du globe. ns
2. C’est précisément dans cette région qu'était la mystérieuse Arie, dont la philologie et l’ethnographie ont retrouvé de nos fours les traditions, et où les aïeux de notre race indo-européenne ont véeu dans le voisinage des races sémitique, chamitique et mongolique. — Buffon semble avoir emprunté cette donnée à l'Histoire de l'astronomie ancienne, de Bailli, publiée en 1775 et années suivantes. Bailli allait plus loin : d'aprés des conjectures ingénieuses dont la science a renversé les bases, il croyait entrevoir là les traces d’une haute civilisation primitive, antérieure aux âges histc-
. riques. — Buffon croit donc que l'Europe a été peuplée par l'Asie, puis l'Amérique septentrionale par le nord de l’Asie et de l'Europe; que les hommes ont franchi
LE . Age , Visthme de Panama, dont les montagnes avaient arrêté les animaux, et se sont répandus de là dans l'Amérique méridionale,