BUFFON. ÉPOQUES DE LA NATURE
donné et paisible; combien en faudra-t-il pour que les hommes arrivent au même point ? Si le monde était en paix, combien la puissance de l’homme ne pourrait-elle pas influer sur celle de la Nature en s’y appliquant tout entière ? Quelles modifications ne se sont pas déjà opérées par le défrichement et le dessèchement du sol, par la domestication des animaux, par la culture et la greffe des plantes, par le peuplement des terres vides! Quels progrès moraux et physiques ne doit-on pas encore espérer dans l'espèce humaine! Les terreurs superstitieuses qui la courbaient devant des phénomènes menaçants et inconnus se sont dissipées, à mesure qu’elle à vu le calme s'établir dans la Nature et qu’elle a appris à en comprendre les opérations. La crainte et le faux honneur ont d’abord dominé le genre humain; puis a régné le plaisir aveugle et stérile, l’homme a reconnu enfin que sa vraie gloire est la science, et la paix son vrai bonheur.
Cette magnifique histoire de la Terre se termine ainsi par un hymne à la perfectibilité humaine.
Les erreurs qu’on peut signaler dans les Époques de la Nature tenaient à l’état très-imparfait de la science ‘; les vérités sont à Buffon. c à
La puissance avec laquelle Buffon a ressaisi, dans les ténèbres des âges, la succession des effets généraux de la Nature, restera sans doute son plus beau titre de gloire. Il a voulu pénétrer plus avant et saisir ces causes, cette essence des choses, qui, suivant lui-même, sont inaccessibles à notre esprit. La grandeur est toujours la même ici, mais non plus la clarté. Les variations, les
1. La plus grave de ces erreurs est relative au refroidissement progressif du globe. La nature, suivant Buffon, mourra par le froid avant quatre-vingt-treize mille ans. Il ignorait ce que la science à établi depuis, que la chaleur propre de la terre, croissante à mesure qu’on descend dans l’intérieur du globe, au moins jusqu’à une profondeur inconnue, est presque nulle à la surface, comparativement à la chaleur solaire, Le refroidissement intérieur total n’amènerait donc nullement une température polaire sur l’ensemble de la surface terrestre. C’était Mairan qui avait signalé le premier la chaleur propre de la terre, en l’attribuant à un feu central; mais il avait cru à tort cette chaleur actuellement supérieure à celle du soleil, et Buffon s'était égaré sur ses pas. — Buffon suppose à la terre, depuis le jour ‘où elle à commencé de se refroidir, environ soixante-quinze mille ans d'existence. Les premiers êtres organisés auraient commencé à paraître vers le milieu de cette période, Ces chiffres, qui parurent énormes à l'imagination de ses lecteurs, disparaissent
dans la profondeur presque incommensurable des temps calculés depuis par Fourier, comme nécessaires à ce même refroidissement,
contradictions où la force de l'imagination emporte parfois cette vaste intelligence, servent encore du moins à mettre successivement en vive lumière les faces diverses de l’Isis aux mille noms. On ne saurait certes dire que le génie métaphysique ait manqué à Buffon; mais la méthode lui fait défaut ; il n’observe pas toujours le précepte de Descartes sur les idées claires et distinctes, ni le sien propre sur l’ordre et l’enchaînement des pensées.
Si l’on écarte les voiles dont Buffon enveloppe ses conceptions, désireux qu'il est de ne pas suivre le parti philosophique dans sa lutte ouverte contre les croyances traditionnelles ‘, si l’on veut savoir quelle est au fond la religion de ce prophète de la Nature, voici ce qu’on entrevoit : voici les idées, nous ne dirons pas auxquelles il s'était arrêté, mais parmi lesquelles il flottait, vers le milieu de sa carrière scientifique, quelques années après la publication de ses premiers volumes, et qui sont comme l'esprit de l'Histoire des Animaux.
La nature est une puissance vive, immense, universelle, qui embrasse tout, qui anime tout. Elle ne crée ni n’anéantit rien; elle change, dissout, renouvelle. Le temps, l’espace et la matière sont ses moyens. Elle agit sur la matière par des forces générales qui limitent et mesurent l’espace et le temps. Les principales de ces forces sont l'attraction et l'impulsion, la seconde réductible dans la première, et la chaleur. La matière est divisée en molécules : les unes sont à l’état brut, soumises seulement à l’attraction et à l'impulsion, les autres, pénétrées par la chaleur, se sont élevées à l’état organique et vivant : le vivant et l’animé est une propriété physique de la matière, et non un degré métaphysique des êtres. Les corps bruts sont de simples agrégats : pour Les corps organisés, il n’en est pas de même; ici intervient un nouveau principe, c’est bien l’action de la chaleur qui détermine les molécules organiques à se grouper en se combinant avec des parties brutes qu’elles entraînent; mais la forme de ces groupe-
1. Attaqué vivement par le journal janséniste {Nouvelles ecclésiastiques) dès 1750, il fut censuré par la Sorbonne en 1754, après la publication du 4° volume de l’Hisi. Naturelle. Il protesta de sa soumission à l'Église, et fit à la Sorbonne toutes les satisfactions qu'elle voulut; par compensation, il souleva le voile un peu plus qu’il w’avait fait encore. dans les volumes suivants, où se trouvent les Vues sur la Nature,