BUFFON. VUES SUR LA NATURE
ments, la diversité des êtres, est déterminée par une autre cause, par des forces spéciales, des moules intérieurs, dans lesquels prennent forme successivement et indéfiniment, par la génération, les individus d’une même espèce ‘. Les individus apparents ne sont que des phénomènes : ils ne sont rien dans l’univers; les espèces sont les seuls êtres de la Nature, êtres perpétuels, aussi anciens , aussi permanents qu’elle; chaque espèce ne fait qu’une unité dans la Nature, qui méconnaît les nombres dans les individus et ne les voit que comme des ombres fugitives dont l’espèce est Le corps ?.
On voit combien ses conceptions avaient changé depuis le temps où il proclamait qu’il n’y a ni genres ni espèces dans la Nature, qu’il n’y a que des individus. Maintenant, il nie encore les genres, les petites familles dans la grande, mais il substitue les espèces aux individus. Il avait passé par une transition à laquelle il eût dû s'arrêter ; c’est que l'individu est l'être réel; que l’espèce est une abstraction nécessaire, un concept fondé dans la nature des choses *; mais on peut étendre ceci des espèces aux genres; il y devait revenir.
Si l'individu n’est qu’un phénomène, une association momentanée de molécules, déterminée par le moule intérieur, qui est comme l’âme collective de l’espèce, il est superflu d'établir que l'individu n’a point d'âme ou d'unité, par conséquent, point de spontanéité, point d'activité propre. L'animal, dit Buffon, comme Descartes, est tout mécanique; mais Buffon n’entend par là que déterminé fatalement dans tous ses actes, et non point insensible. Il accorde au contraire à l’animal, du moins aux animaux supérieurs, toutes les passions, tous les sentiments de l’homme. Des sentiments, sans sujet sentant, sans individualité! dira-t-on?
1. Les moules intérieurs de Buffon ne sont autre chose que les forces plastiques ou formes substantielles de la philosophie ancienne et scolastique.
2. En poussant ces principes à leurs dernières conséquences, on trouve que, si les individus ne sont que des phénomènes, les espèces ne sont que des formes, des forces informantes ; les seuls êtres réels sont les molécules, si toutefois les molécules ne sont pas indéfiniment divisibles (et la métaphysique démontre qu’elles le sont ); auquel cas il n’y aurait qu’un seul être véritable, la substance universelle, la Nature. — Notre résumé est tiré principalement des Vues sur la Nature, intercalées dans l'Hist. des Animaux.