NECKER AUX FINANCES
La bourgeoisie financière et commerçante regardait ce riche et babile Genevois comme son représentant le plus distingué; les philosophes peuplaient le salon où sa femme héritait, avec moins de grâce, mais avec une moralité plus élevée, du sceptre des du Deffant et des Geoffrin; ce salon où grandit Mme de Staël, Necker était entré en relations avec Maurepas par l’envoi d’un mémoire où il indiquait les moyens de combler le déficit et la possibilité de pourvoir aux nécessités éventuelles d’une guerre en inspirant confiance aux capitalistes. Maurepas se décida à essayer du Genevois. Porter au contrôle-général un étranger, un ban. quier, un protestant surtout, lui parut cependant trop hardi. Il éluda la difficulté en faisant créer pour Necker le titre nouveau de directeur du trésor royal (21 octobre 1776).
Necker débuta par refuser toute espèce d’appointements, voulant prouver qu’il ne restait rien en lui de l’homme d’argent, e que la fortune avait été à ses yeux un moyen et non un but. Cc désintéressement pécuniaire lui coûtait peu : il n’était avide que de renommée. On:a trop et trop bien écrit sur ce personnage célèbre pour qu’il soit nécessaire d’insister beaucoup ici sur son caractère. Son portrait si connu, sa figure et son port révèlent au premier regard ses qualités et ses défauts : plus de hauteur et de roideur que de force; une intelligence active et pénétrante, avec de l’indécision dans l'esprit; une philanthropie un peu emphatique, vraie pourtant; beaucoup de faste, de vanité, de vie extérieure ; le besoin d’agir, le besoin de paraître, mais aussi le besoin d'être; car c’est une nature sincère et droite, après tout, et qui aime la vertu comme elle aime la renommée, mais qui n’est point assez philosophique pour être heureuse par la vertu sans le succès.
Une hausse considérable dans les effets publics attesta les bonnes dispositions des capitalistes, dispositions partagées par la majeure partie de la population. On savait que M. Necker voulait le bien comme M. Turgot, quoique par des moyens différents, et l'appréciation de ces différences n’était à la portée que du trèspetit nombre. Il n’y eut d’opposition que chez les économistes et dans le clergé. Quelques prélats se plaignirent au roi des impor-
tantes fonctions confiées à un hérétique. « Si le clergé veut
acquitter les dettes de l’état, » aurait répondu Louis, « il pourra se mêler de choisir des ministres". »
Necker commença par se souvenir à propos de son ancien métier en travaillant à faire rentrer l’ordre dans la comptabilité. Il provoqua un règlement pour la liquidation des dettes et le paiement des dépenses de la maison du roi : les chefs de service, qui prenaient directement les ordres du roi, furent invités à remettre à Sa Majesté un plan d'économie chacun pour son département. Toutes les pensions, assignées sur diverses caisses, furent concentrées au trésor. On annonça qu’il ne serait plus dorenavant attribué d'intérêts de faveur à personne dans les fermes, régies ou affaires de finances. Diverses régies furent réunies en une seule. Ce n'étaient pas encore les réformes, mais c'était la préface des réformes. Une autre mesure fut moins louable, la création d’un emprunt dont une partie devait se rembourser par voie de tirage au sort, l’autre partie, se convertir en rentes viagères. Turgot n’eût point admis un pareil expédient. Les rentes viagères reposent sur un principe d’égoïsme trop nuisible à l’ordre social! Cette création de rentes, faite, du reste, à des conditions avantageuses, grâce à la confiance qu’inspirait Necker, fut vivement attaquée au parlement par le conseiller d'Éprémesnil, qui demanda les États-Généraux; mais cet appel prématuré demeura sans écho ; le parlement en était encore à la satisfaction du renvoi de Turgot et n’avait point de malveillance pour Necker. Il se contenta de recommander en termes généraux l'économie au rot et enregistra sans difficulté (7 janvier 1777)?.
1. Mercure hist. et polit., t. CLXXXI, p. 589. — Les Mémoires secrets, dits de Bachaumont (t. IX, p. 272), attribuent à Maurepas cette réponse, avec une nuance d'ironie conforme à son caractère,
2. Sismondi, Hist. des Français, continué par A. Renée, t. XXX, p. 109. — Il y eut dans le parlement, sur ces entrefaites, une certaine agitation causée par les mouvements des ex-jésuites, qui, disait-on, réunissaient les tronçons épars de leur ordre, | avaient organisé une grande maison de commerce à Lyon, propageaient les affiliations du Sacré-Cœur et répandaient un commentaire de l’Apocalypse qui annonçait, pour l'année courante, 1777, le rappel des jésuites et la domination du pape tellement établie, « que l’état serait dans l’église. » Ce livre fut condamné au feu, et un édit royal interdit aux ex-jésuites les fonctions de l’enseignement et les fonctions sacerüotales dans les villes, et les obligea de souscrire aux Quatre Articles pour posséder des bénéfices ou des vicariats ruraux {mai 1777). — V. Droz, Hist. du règne de douis XVI, t. I, p.265, et Anciennes Lois françaises, t. XXV, p. 61,
La suppression des intendants du commerce, puis de ceux des finances, et le remplacement de ces conseillers inamovibles par de simples commissions, manifesta l’intention de concentrer l’autofité ioutentière dans le cabinet du ministre, changement fort discutable pour un temps régulier, mais indispensable peut-être pour une période de réformes radicales. Le ministre qui devait en apparence profiter de ce changement s’y était vivement opposé, comme à toutes les innovations suggérées par son subordonné; entre l'honnête et médiocre défenseur de la routine et l'homme des promesses et des séduisantes espérances, Maurepas avait fait son choix : Taboureau donna sa démission. Il ne fut point remplacé nominalement au contrôle-général : le directeur du trésor fut seulement nommé directeur-général des finances, c’est-à-dire que Necker eut l'autorité sans le titre, mais aussi sans l’entrée au conseil (29 juin 1777). Maurepas ne fut pas fâché d’avoir le prétexte de la religion pour retenir son protégé dans cette position inférieure. Le cabinet de Versailles n’en devint pas moins, pour le public français et européen, le ministère Necker.
Les premières mesures de quelque intérêt qui suivirent la retraite de Taboureau furent la prorogation pour dix ans des octrois municipaux, que le trésor partageait avec les villes (2 août); l’application aux postes d’un régime qui était la transition de + ferme à la régie, et qui indiquait les vues ultérieures de Necker (17 août)'; un bon règlement sur les impôts directs (4 novembre), portant qu'aucune cote d'imposition ne pourrait être augmentée qu'à l’époque d’une vérification générale et publique du produit des fonds de la paroisse, vérification opérée en présence des collecteurs, du syndic de la paroisse et de trois autres notables élus par la communauté. Le vingtième d'industrie est supprimé dans les campagnes, où il occasionnait beaucoup de vexations aux contribuables et peu de profit à l’état. La langue de Turgot reparaît dans cette pièce. On y parle des lois de la justice et de légalité ; on y donne la vraie raison de l’accroissement lég:time de l’impôt?, Un des objets de ce règlement était de vérifier
1. Les fermiers s’engagèrent à 1,800,000 fr. comptant, plus à partager les bénéfices avec l’état, — Anciennes Lois, françaises, t. XXV, p. 96. 2. « Pour maintenir l'équilibre dans les finances, il est nécessaire que les revenus
les déclarations des propriétaires sur les vingtièmes, impôt pour lequel les taillables étaient taxés à la rigueur, et les privilégiés selôn ce qu’il leur plaisait de déclarer. Ce fut l’occasion d’une première querelle entre Necker et le parlement, qui avança, dans ses remontrances, que les vingtièmes étaient un don gratuit. « Tout propriétaire, disaient les remontrances , a le droit d'accorder des subsides, par lui-même ou par ses représentants. S’il n’use pas de ce droit en corps de nation, il faut bien y revenir indirectement. La confiance aux déclarations personnelles est donc la seule indemnité du droit que la nation n’a pas exercé, mais n’a pu perdre, d'accorder et de répartir elle-même les vingtièmes. »
Le parlement aurait eu raison, s’il eût entendu par là que tout imposable a droit d’être consulté sur l'impôt; mais, appliquée aux seuls privilégiés et dirigée contre la péréquation des impôts, sa doctrine n’était que la consécration des imquités sociales sous une forme anarchique'. La justice avait dicté le règlement sur les impôts : l'humanité inspira à Necker la formation d’une commission chargée d'examiner les moyens d'améliorer les hôpitaux de Paris, création de la charité du moyen âge, qui avait grand besoin, pour se perfectionner, de la philanthropie éclairée du xvrf siècle. L'aspect de l’'Hôtel-Dieu, de la Salpêtrière, de Bicêtre, était hideux : les malades, les vieillards, les fous, étaient entassés les uns sur les autres dans ces vastes réceptacles des misères humaines. À l’'Hôtel-Dieu, on voyait parfois un convalescent, un mourant et un mort étendus côte à côte dans un même lit! A Bicêtre, un seul lit contint jusqu’à neuf vieillards ! La réforme de ces odieux abus, dont la tradition rend encore aujourd’hui les hôpitaux un objet d’effroi pour les classes pauvres, fut décrétée, le 22 avril 1781,
du roi suivent, du moins à une certaine distance, le progrès de la valeur des biens, puisque ce progrès, effet inévitable de l'accroissement annuel du numéraire, augmente dans la même proportion tous les objets de dépense. » — Anc. Lois françaises, t. XXV, p. 146 4
1. Droz, Hist. de Louis XVI, t. I, p. 282. — À cette première année de l’adminis- W'ation de Necker appartient un édit intéressant pour l’histoire des institutions Sociales : c’est une autorisation aux propriétaires et fermiers du Boulcnnais de clore leurs prés, malgré la coutume du pays qui ne permettait de clore que la cinquième partie des propriétés et accordait à tous la jouissance des prés et riez (terres incultes), du 1‘ au 15 mars; c'était un reste de l'antique communauté du clan qui achevait de disparaitre. — Anc. Lois françaises, t. XXV,p. 136.