JOSEPH II A PARIS
tions; on eut peur de voir renaître la Guerre de Sept Ans et de s'engager sur le continent lorsqu'il y avait probabilité d’un nouveau choc contre les Anglais. Un autre étranger, plus grand que Joseph IT dans l’histoire, l'avait précédé à Paris dans un autre but: c'était Benjamin Franklin, qui venait solliciter les secours de la France en faveur des Anglo-Américains soulevés contre l’Angleterre (décembre 1776).
Le mauvais accueil fait aux projets de Joseph IT n’en fut pas moins une faute énorme. On n’eût pas eu la guerre sur le continent; car le vieux Frédéric n’en voulait plus et n’eût pas soutenu les Russes, qu’on eût contenus sans combat. Joseph, rebuté, se rapprocha de Catherine et seconda plus tard, au lieu de s’y opposer, les entreprises de la tzarine sur l'empire othoman!.
L'émotion causée en France par le voyage de Joseph il s’effaça bientôt devant l'agitation passionnée que soulevait le plus grand événement du siècle, la RÉvOLUTION D’AMÉRIQUE. Il y eut toutefois à cette préoccupation du public une grande diversion dans les premiers mois de 1778, diversion qui ne pouvait d’ailleurs que redoubler le mouvement des esprits, et qui fut causée par un nouveau voyageur. Celui-ci, qui remua Parisbien autrement encore que Joseph If, portait aussi une couronne, mais ne la tenait pas de ses ancêtres. Après vingt-huit ans d'absence, Voltaire arriva à Paris le 10 février 1778.
Tant qu'avait vécu Louis XV, par une espèce de convention tacite entre Versailles et Fernei, Voltaire s'était abstenu de reparaître aux bords de la Seine. Depuis, la crainte d’être un embarras pour Turgot, et la crainte de la réaction qui semblait devoir suivre la chute du ministre philosophe, l’avaient retenu tour à tour; mais l’avénement d’un ministre protestant n'avait pas tardé à lui prouver combien ce torrent du siècle auquel il avait ouvert les barrières était devenu irrésistible. Il se décida : aucune défense officielle ne lui interdisait la capitale. Une fois arrivé, il savait bien qu’on n’oserait le chasser. Le clergé, en effet, sollicita inutilement
1. Soulavie, Mémoires du règne de Louis XVI, t. V, p. 49. Soulavie cite en entier un mémoire très-intéressant, trouvé dans les papiers de Louis XVI; c’est une critique de l'administration de M. de Vergennes, qu'il attribue au comte de Grimoard.
son expulsion du roi et dut s’estimer heureux que le prince des novateurs ne fût pas présenté à Louis XVI. La reine et le comte d'Artois le voulaient; car ils se laissaient emporter au courant de la vogue, n'avaient encore aucun parti pris en faveur du passé et ne redoutaient des novateurs que l’économie. Monsieur, qui affectait la réserve et la gravité, ne se prononçait pas dans le même sens. Le rigide et dévot Louis XVI refusa de voir l'ennemi de la religion et des bonnes mœurs; mais ce fut tout. S’il laissa prêcher contre Voltaire dans sa chapelle, il laissa, par compensation, le directeur de ses bâtiments commander au sculpteur Pigalle la statue du vieillard de Fernei, et le ministre de sa maison! défendre aux journaux de l’attaquer. Cette défense fut ensuite révoquée sur les cris du clergé; mais qu’importait à ce flot de l'opinion qui entrainait tout, à cette voix publique qui étouffait toute opposition sous son acclamation immense! m4
La ville et la cour (le temps est passé où l’on disait la cour et la ville), toute une génération, tout un peuple de grands seigneurs, de magistrats, de gens de lettres, d'artistes, de savants, se presse dans les salons de l’hôtel où Voltaire a accepté une somptueuse hospitalité?; chacun mendie une parole, un sourire du grand homme, qui trône là au milieu des encyclopédistes comme un monarque entouré de ses pairs. « Le regard de Louis XIV n'avait pas produit plus d’effet sur une cour dont il était adoré que n’en produisait le regard étincelant de Voltaire.» Au dehors, une foule enthousiaste se dédommage de ne pouvoir être admise dans le sanctuaire, en attendant la sortie de l’illustre vieillard ou son apparition aux fenêtres, et en lui faisant partout un cortége triomphal. Ses moindres mots courent Paris et la France. On compte ses pas; on commente toutes ses démarches; on rapporte avec attendrissement qu’il s’est précipité sur les mains de Turgot en fondant en larmes et en s’écriant : « Laissez-moi baiser cette main qui à signé le salut du peuple! » On raconte la scène imposante qui a eu lieu lorsque le docteur Franklin, ce savant illustre
1. Amelot, créature de Maurepas et successeur de Malesherbes.
2. L'hôtel du marquis de Villette, au coin de la rue de Beaune et du quai Voltaire.
8. Lacretelle, Hist. de France pendant le xvin° siècle, t. ND 159: