VOLTAIRE A PARIS
devenu un des principaux moteurs d’une glorieuse révolution, cet homme qui a
Ravi la foudre au ciel et le sceptre aux tyrans1,
est venu prier Voltaire de bénir son petit-fils : « Dieu et la liberté! s’est écrié le vieillard de Fernei, voilà la seule bénédiction qui convienne au petit-fils de Franklin!» Paroles augustes qui consacrent la bouche qui les prononce comme le front qui les reçoit, paroles qui purifient les derniers jours du patriarche du xvine siècle, et sont comme la formule du baptême conféré par la France philosophique à son enfant d’adoption, au nouveau monde républicain éclos par delà les mers!
Cette représentation continuelle, animée de tant d'émotions, les fatigues causées par les répétitions d'une tragédie, dernier enfant de sa veine poétique qu’il amène d’une main défaillante sur cette scène française où Œdipe a commencé sa gloire il y a soixante ans, épuisent l’ardent vieillard?. Le sang s'échappe de sa poitrine haletante. En quelques jours, il semble à l'extrémité.
Moment d'attente et d’anxiété universelle! On ne s'inquiète pas seulement de voir finir, mais de veir comment finira Voltaire. Un événement singulier et nouveau a consterné le clergé deux ans auparavant : un prince du sang, ce Conti qui a joué depuis trente ans un rôle fort mêlé et fort équivocue, est mort le 2 août 1776, après avoir refusé les sacrements d’une croyance qui n’était plus la sienne. Le clergé espère réparer, et fort au delà, l'impression de cette mort philosophique, s'il peut induire le patriarche même de l’impiété à mourir dans le giron de l’église. Un prêtre réussit à pénétrer auprès de Voltaire. Le philosophe, dans de moins graves circonstances, n’a montré que trop de facilité à s’accommoder aux rites du catholicisme, ou plutôt à jouer avec ces rites. Cette fois encore, souhaitant d'éviter le bruit et de mourir en repos, à cède, se confesse et souscrit une déclaration de foi catho-
31e Eripuit cœlo fulinen sceptrumque tyrannis. Ce beau vers, attribué à Turgot, est, dit-on, du poëte latin Manihus,
2. L'admirable interprète des créations de Voltaire et des chefs-d’œuvre du siècle passé, Lekain, venait de disparaître de cette scène, après avoir porté l’art dramatique au plus haut degré où il fût encore parvenu en France.
lique, demandant pardon à l’église du scandaue qu'il a pu lu causer (2 mars 1778).
La victoire du clergé n’est pas de longue durée. La prodigieuse vitalité de Voltaire le relève pour un moment des portes du tombeau ; il ne songe plus qu’à effacer le souvenir de ce qu’autour de lui on appelle un acte de faiblesse, de ce que d’autres nomment une profanation, et ses derniers jours ne sont qu’une suite de triomphes. Le 1® avril, il se rend à l’Académie, qui lui a envoyé députation sur députation et qui se transporte en corps au-devant de lui, honneur qu’elle ne rend pas même aux têtes couronnées. La plupart des membres ecclésiastiques protestent par leur absence. Voltaire reconnaît l'accueil du grand corps littéraire par un trèsbeau projet de refonte de l'éternel Dictionnaire, qu’il veut inaugurer en se chargeant de a lettre A'. Le vivace vieillard fait des projets comme s’il ne devait jamais quitter ce monde. De l’Académie, il passe à la Comédie-Française. Les détails de cette scène de délire, de cette apothéose qui paya soixante ans de combats, sont dans toutes les mémoires. Le burin a cent fois reproduit Le Couronnement de Voltaire, ce sacre du roi des philosophes, célébré aux cris de : Vive Mahomet! Vive la Henriade! et aussi, il faut bien l'avouer, de : Vive la Pucelle! Dans cette soirée, qui résume un siècle, c’est Voltaire tout entier qui triomphe par le mal cornme par le bien. C’est ce soir-là que le vieillard put se redire dans l'ivresse de la victoire :
J'ai plus fait dans mon temps que Luther et Calvin.
Il n'avait pas tenu à Marie-Antoinette que la couronne de France ne vint s'incliner devant la couronne du poëte-philosophe. La reine, qui était déjà venue applaudir à la première représentation d’Jrène, en l'absence de l’auteur, était en route pour la Comédie- Française, quand un ordre exprès du roi l’obligea de rebrousser
1. « Ce plan consistait à suivre l’histoire de chaque mot depuis l’époque où il avait paru dans la langue, à marquer les sens divers qu'il avait eus dans les différents siècles., à employer, pour faire sentir ces différentes nuances, non des phrases faites au hasard, mais des exemples choisis dans les auteurs qui avaient eu le plus d’auto-
rité. » — Condorcet, Vie de Voltaire. C’est ce plan que l’Académie commence d’exécuter aujourl’hui,