MORT DE VOLTAIRE
chemin. La maison d'Orléans, qui dessinait de plus en plus son rôle d’amie du progrès, fit à Voltaire, quelques jours après, une véritable ovation chez Me de Montesson et au Palais-Royal. La réception de Voltaire chez les francs-maçons fut encore un épisode digne de mémoire. Leur secret n’était que le sien : HUMANITÉ, TOLÉ- RANCE; et, là, le bien était sans mélange. ‘
Il avait eu sa récompense : il pouvait mourir. Surexcité, consumé par cette exaltation continuelle, il demanda le sommeil à un moyen factice, au laudanum; il se trompa sur la dose. Cet accident fut sans remède. Il tomba dans un engourdissement léthargique dont il ne sortit plus que par intervalles. Il refusa, dans ces intervalles, de renouveler sa confession de foi catholique. Un dernier mouvement de joie ranima un instant son cœur quand il apprit le succès de ses efforts pour la réhabilitation de la mémoire du malheureux Lally. Il expira, le 30 mai 1778, à onze heures du soir; il avait vécu quatre-vingt-quatre ans et fait retentir le monde de son nom pendant soixante.
Le public réclamait impérieusement les honneurs funèbres pour le grand homme : le vieil archevêque et son clergé étaient décidés à les refuser. Le faible gouvernement de Louis XVI, inquiet, embarrassé, ne sut rien trouver de mieux que de défendre aux journaux de parler de l’illustre mort, soit en bien, soit en mal. L'abbé Mignot, neveu de Voltaire, tira le gouvernement de peine en enlevant le corps de son oncle et en le faisant inhumer dans son abbaye de Scellières en.Champagne, avant que l’évêque diocésain eût le temps de s’y opposer. C’est là que, treize ans après, la grande Constituante devait envoyer chercher les restes de Voltaire pour les transférer solehnellement dans le monument qu’elle consacra à nos grands hommes".
A peine l’astre de Voltaire était-il descendu sous l'horizon, que l'autre grande étoile du xvur* siècle s’éteignit à son tour.
Par un contraste singulier, mais qui n’est pas sans exemple chez ies hommes les plus disposés à la vie intérieure, c'était dans
1. V., sur le séjour de Voltaire à Paris et les incidents relatifs à l'intervention du clergé, les Mém. de Bachaumont, t. XI, passim. — Correspend. de Grimm, t. X, avriljuin. L'espèce d’éloge funèbre: « Il est tombé dans l'abime funeste, » etc., est de
Diderot.
le centre tumultueux de la grande ville‘, dans ce désert d'hommes, comme on l’a dit, que Rousseau était venu chercher une solitude souvent troublée par les autres etsurtout par lui-même. Il y vivait depuis huit ans, toujours plus détaché des choses présentes (son travail sur le Gouvernement de La Pologne fut son dernier tribut aux intérêts de ce monde), et flottant entre les moments de repos moral où la paix de la conscience lui faisait goûter ce sentiment contemplatif de l'existence, qu’il appelle la douceur de vivre*, et les accès multipliés de sa sombre hypocondrie. De là le double caractère de ses derniers écrits posthumes, étranges alternatives d’amertume et de résignation, d’aberration et de sagesse. Il n’est pas de lecture plus douloureuse que celle de ses Dialogues, où il se débat contre les fantômes de son cerveau et s’épuise à se justifier contre des accusations imaginaires. Un jour, il distribue luimême dans la rue un appel pathétique aux Français; un autre jour, il veut aller déposer le manuscrit des Dialogues sur le maîtreautel de Notre-Dame, comme pour mettre sa défense sous la protection immédiate du Dieu de vérité. Et, avec cette conviction d'un complot atroce qui l’a déshonoré, qui l’a perdu dans l'esprit de la génération présente, qui lui a aliéné jusqu'aux petits enfants, aucun fiel, pas un mot de haine contre ses persécuteurs : il ne demande vengeance ni aux hommes ni à Dieu. « On ne l'entend jamais dire de mal de personne; » il rend pleine justice à ses ennemis, tant réels que supposés ; il approuve, au fond de son humble retraite, les honneurs éclatants rendus à Voltaire®, À côté des preuves mille fois répétées de l’idée fixe qui l'égare, jamais chez lui plus d’élévation morale, jamais une douceur si évangélique, jamais un sentiment religieux si profond, si pur etsi tendre que dans ces Réveries, qui sontcomme un adieu à la terre, Sa