Relation de Coranccz
ouvrir les fenêtres pour revoir encore la verdure et le soleil. « Le soleil m'appelle... Voyez-vous cette lumière immense? voilà Dieu. Dieu m’ouvre son sein. Être des êtres!» La crise qui se prépare depuis quelques heures éclate ; frappé d'une apoplexie séreuse, il tombe, le visage contre terre. Aux cris de Thérèse, son hôte, M. de Girardin, accourt; on le relève; peu de moments après, il n’était plus'!
Par une calme et brillante nuit d’été, son corps fut déposé en silence à l'ombre des peupliers, dans un îlot d’un petit lac, au fond de cette belle et mélancolique solitude d’Ermenonville, où les âmes sensibles et méditatives affluèrent comme à un sain pèlerinage?, et où l'on eût dû laisser reposer ses restes mortels, en lui élevant dans Paris cette statue qu’il demandait si justemen! à ses contemporains, que la grande Constituante lui avait promise, et qu’il attend encore.
Voltaire avait fini au milieu de toutes les splendeurs sociales : il était mort, pour ainsi dire, sur le théâtre, au bruit des applaudissements. Rousseau s'était éteint dans le silence et le mystère des bois; chacun selon sa nature. Le contraste avait subsisté entre eux jusqu'au bout; et cependant un infaillible instinct public a réuni pour toujours dans la tradition nationale ces deux hommes qui se complètent l’un par l’autre. Un poëte aux mâles accents, Maxie-Joseph Chénier, a été la voix de la postérité :
O Voltaire! son nom wa plus rien qui te blesse!
1. Les douleurs d’entrailles firent naître l’idée d’un empoisonnement. On sut qu’on l'avait relevé sanglant dans sa chambre, avec un trou à la tête. On en conclut qu’il s'était achevé d’un coup de pistolet, que M. de Girardin avait voulu dissimuler le suicide et obtenu des médecins un procès-verbal attribuant la mort à un épanchement de sérosité dans le cerveau. Le masque moulé sur nature par le statuaire Houdor dément cette hypothèse. Il n’y a point de trou de balle, mais seulement l'indication d'une double contusion avec déchirure de la peau. D’ailleurs, un coup de pistolet à bout portant n’eût pas produit un simple trou, mais eût fait éclater le crâne et rendu le moulage impossible. Il y a donc toute apparence que Rousseau est vérita blement mort d’apoplexie, — Voyez tous les arguments des deux opinions contraires résumés dans Musset-Pathay, Histoire de Jean-Jacques Rousseau, t. Ier, p. 429 et suiv.; et dans G.-H. Morin, Essai sur la vie et le caractère de Jean-Jacques Kousseau, p.269 et suiv. ; 1851. Ce dernier ouvrage, fidèle à son titre, offre le résumé complet de tout ce qui concerne la personne de Rousseau. Nous pouvons aionter personnellement, d’après la tradition conservée dans la famille de Houdon, que ce grand artiste e toujours nié le prétendu suicide de Rousseau.
2. La mode s'en mêla : tout le monde y courut; la reine y vint.