‹ Histoire De France Volume 16Chapitre 188 sur 346 · VOLTAIRE ET ROUSSEAU · texte numérisé non relu

VOLTAIRE ET ROUSSEAU

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Un moment divisés par l’humaine faiblesse,

Vous recevez tous deux l’encens qui vous est dû : Réunis désormais, vous avez entendu,

Sur les rives du fleuve où la haine s’oublie,

La voix du genre humain qui vous réconcilie !.

Quelles que soient, en effet, les transformations de l’avenir, ia postérité ne les séparera ni ne les reniera jamais. Le sentiment religieux de l'avenir, dans les larges horizons qu’il saura embrasser, laissera une place, au moins parmi les avenues du temple, à Fhomme qui a si vaillamment défendu l'humanité et la justice, qu’elles qu’aient été sur son front les taches et les ombres. Plus près du sanctuaire sera placé l’homme qui, pareil au fugitif de Troie, du milieu de la cité croulante du passé, a emporté les dieux, les vérités éternelles, dans le pan de son manteau, pour les transmettre aux générations futures. Voltaire est jugé, pour les amis comme pour les ennemis; la mémoire de Rousseau est plus débatiue. On connaît Voltaire en le parcourant, en l’effleurant comme il effleurait toutes choses; il s’ouvre à tous en pleine lumière. On ne connaît Rousseau qu’en l’abordant avec simplicité, en l'étudiant patiemment, en vivant avec lui, en poursuivant l'unité de sa pensée à travers les modifications réelles et les contradictions apparentes. La postérité, toutefois, ne s’est pas laissé et ne se laissera point abuser sur le caractère de l’œuvre ni sur celui de l'écrivain, que les attaques viennent des doctrines rétrogrades ou du scepticisme. À travers les erreurs et les exagérations de son esprit, les égarements moraux de la première moitié de sa vie, l’altération mentale partielle de l’autre moitié, elle saura distinguer la justesse de ses vues et surtout de ses sentiments fondamentaux, et la profonde sincérité de son cœur?.

1. M.-J. Chénier, Épiître à Voltaire. La Convention, obéissant au sentiment que Chénier exprima plus tard avec éloquence, réunit leurs restes sous les voûtes du Panthéon. — Le sentiment public n’a pas vu si clairement le rapport de Montesquieu et de Rousseau.

2. Résumons ici ce que nous avons dit surles doctrines antiprogressives de Rousseau. Rousseau à vu une grande vérité, à savoir : que le progrès des idées et des connaissances peut marcher sans un progrès parallèle dans les mœurs et dans les sentiments, et qu’alors il y a décadence réelle sous le progrès apparent. Il a exagéré cette vérité ; mais les théoriciens récents du progrès l’ont méconnue, pour la plupart, à cause de l’insuffisance de leur sentiment moral. Il y a sur Rousseau, dans la Correspondance de Grimm (t. X, p. 70; juillet 1778; nouv. édit. 1830), un passage

Mais ne nous engageons pas dans un avenir qui dépasse les limites de notre œuvre. Les dernières années de l’ancienne société nous appartiennent seules encore.

beaucoup plus impartial qu’on ne saurait s’y attendre, et qui renferme un aveu singulier dans la bouche de Grimm. « Cette âme, naturellement susceptible et défiante, victime d'une persécution peu cruelle, à la vérité, mais du moins fort étrange, aigrie par des malheurs qui furent peut-être son propre ouvrage, mais qui n’en étaient pas moins réels, tourmentée par une imagination qui exagérait toutes les affections comme tous les principes, plus tourmentée peut-être par les tracasseries d’une femme (Thérèse), qui, pour demeurer seule maîtresse de son esprit, avait éloigné de lui ses meilleurs amis en les lui rendant suspects; cette âme, à la fois trop forte et trog faible pour porter tranquillement le fardeau de la vie, voyait sans cesse autour d'elle des abîmes et des fantômes attachés à lui nuire. ( Suivent des détails exacts sur l’idée qu'avait Rousseau d’une grande ligue formée contre lui, idée fixe à laquelle il rapportait les moindres incidents de sa vie.) Sur tout objet étranger à la manie dont nous venons de parler, son esprit conserva jusqu’à la fin toute sa force et toute son énergie. » ;

Rien n’est plus juste que ces réflexions, et © ait ce qui rend inexcusable la conduite de Grimm envers Rousseau; car il avait très-bien vu, vingt ans auparavant, poindre la maladie morale de ce grand et malheureux homme, et il avait fait tout ce qu'il fallait pour en activer le progrès. C’est dans le passage que nous venons de citer qu'il faut écouter Grimm, et non dans les Mémoires, ou plutôt le roman de Mre d'Épinai, espèce de contre-partie des Confessions trouvée chez Grimm, remaniée à loisir, et à laquelle on a voulu attribuer une autorité qu’elle ne mérite en aucune façon. La parole du fils de Me d'Épinai doit avoir du poids dans cette question : « J'ai été témoin bien souvent, écrivait-il, des vifs reproches que Mue d'Épinai a faits à Grimm... sur les procédés durs qu'il avait eus pour le pauvre Jean-Jacques, qui ne les avait pas mérités. » — V. OEuvres inédites de J.-J. Rousseau, publiées par Musset-Pathay, 1825, in-80, p. 389. — On a nié Rousseau à fond dans ces derniers temps. Nous nous bornerons à nier, de notre côté, qu’il puisse exister un vrai génie, un de ces grands et légitimes interprètes de l’âme et du cœur humains, sans un homme derrière l'écrivain : nous ne disons certes pas sans un idéal vivant, mais sans un homme, sans un être vrai, quelles que soient ses inconséquences. — Et où veut-on qu'il puise, s’il n'avait la source vive en lui? — Si un méchant et un menteur pouvait écrire l'Émile, il est clair qu’on devrait conclure au scepticisme absolu sur tout homme et sur toute parole humaine, — Nous terminons sur Jean-Jacques en citant un panégyrique que le nom de son auteur rend sans doute digne d'intérêt.

“ Ce ne sont point, a écrit Mirabeau, ses grands talents que j’envierais à cet homme extraordinaire, mais sa vertu, qui fut la source de son éloquence et l’âme de ses ouvrages. J'ai connu J.-J. Rousseau, et je connais plusieurs personnes qui l’ont pratiqué ;.. il fut toujours le même, plein de droiture, de franchise et de simplicité, sans aucune espèce d'art pour cacher ses défauts ou montrer ses vertus. Quoi qu’on pense ou quoi qu’on dise de lui pendant encore un siécle {c’est l’espace et le terme que l'envie laisse à ses détracteurs}, il ne fut jamais peut-être un homme aussi vertueux, puisqu'il le fut avec la persuasion qu’on ne croyait pas à la sincérité de ses écrits et de ses actions. Il le fut malgré la nature, la fortune et les hommes, qui l’ont accablé de souffrances, de revers, de calomnies, de chagrins et de persécutions. Il le fut malgré les faiblesses qu’il a révélées dans les mémoires ‘de sa

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