‹ Histoire De France Volume 16Chapitre 2 sur 346 · VOLTAIRE ET FRÉDÉRIC · texte numérisé non relu

VOLTAIRE ET FRÉDÉRIC

sans moteur, et de l’homme une machine sensitive. Voltaire répondit par le poëme de la Loi naturelle, éloquent manifeste du déisme et de la morale universelle '. Frédéric, juge du camp, laissait toute liberté aux combattants, et toutes les opinions, catholicisme excepté, avaient place dans son Académie : le christianisme protestant y était représenté avec gloire par le géomètre philosophe Euler, que la France peut revendiquer jusqu’à un certain point, puisqu'il écrivit comme Leibniz, une partie de ses ouvrages en français, notamment ses Lettres à une princesse d’Allemagne. Le goût du maître faisait toutefois prédominer la philosophie sceptique et railleuse, ce qui ne déplaisait pas trop au plus illustre de ses hôtes.

Il y eut pour Voltaire, dans cette société étincelante de verve et de gaieté sarcastique, quelques mois d’un véritable enchantement. Partagé entre le travail et le plaisir, le plaisir de l'esprit, qui avait toujours été le premier et qui était maintenant l'unique pour lui, il n’avait jamais si pleinement vécu. Loin d'oublier la mère-patrie dans cette petite France philosophique dont il partageait la royauté avec Frédéric, il devenait plus patriote de loin et achevait son œuvre si nationale du Siècle de Louis XIV, en même temps que l’Essai sur les mœurs des nations. Le feu jaillissait à jet continu de sa plume comme de sa bouche.

Le prestige dura peu. C’est le cœur et non l'esprit qui fait les liens durables. Le charme que Frédéric savait donner à son commerce ne pouvait longtemps déguiser la sécheresse de son âme : s’il eût pu épuiser en une soirée tout l'esprit de ses amis, il les eût rejetés le lendemain comme une écorce vide; homme incompréhensible, né pour imposer l’étonnement et non l'affection, admirable dans la conversation et dans la correspondance familière, médiocre la plume à la main, quand le monarque allemand, devenu auteur français, se débattait sous le génie d’une langue étrangère ?, forçant l’Europe au respect par ses prodiges guerriers, par sa sagesse administrative, et se rendant la fable des

1. Écrit en 1751, publié en 1756 et condamné par le parlement, quoique les dogmes chrétiens n’y fussent point attaqués; mais la secte janséniste l'était.

2. Ses Mémoires politiques et militaires, notre principale autorité pour les guerres

de ce temps, sont infiniment supérieurs à ses œuvres purement littéraires ; mais il » a pourtant loin de là à César et à Napoléon,

cours par des travers de mauvais poëte et par un vice ignoble et révoltant,

L'égoïsme tyrannique de Frédéric, la susceptibilité et la fougue de Voltaire, les jalouses intrigues de Maupertuis, président de l’Académie, qu’écrasait le voisinage de cette colossale renommée, amenèrent bientôt des refroidissements, de mauvais procédés, des brouilles suivies de réconciliations mal assurées. On sait à quelle rupture scandaleuse aboutit enfin cette amitié si vantée, présage de l’issue que devaient avoir toutes les alliances entre l’absoiutisme et la philosophie (1753). Tout le monde connaît l’histoire de la captivité de Voltaire à Francfort entre les mains des recruteurs du roi de Prusse : Alexandre tournait à Denys de Syracuse. Frédéric eut honte pourtant; il mit de l’adresse et de la grâce à réparer ses torts; le philosophe et le roi renouèrent plus tard, mais de loin : ils ne pouvaient s'empêcher d’avoir du goût l’un pour l’autre; maïs Voltaire ne pardonna qu’à demi, comme le prouvent ses terribles Mémoires secrets.

Échappé des griffes prussiennes, Voltaire n’avait pas voulu revenir à Paris, où l’antipathie, ou plutôt la peur du roi, ne lui permettait point de sécurité. Il erra quelque temps en Lorraine et en Alsace : inquiété par le clergé, il se rendit à Genève par Lyon, l’ovation populaire qu’il reçut dans cette dernière ville lui manifesta le progrès que son nom et sa pensée avaient fait en France. Il choisit le lieu de son établissement définitif avec une grande habileté : il acheta deux maisons près de Genève et de Lausanne, puis une troisième dans le pays de Gex, le château de Fernei, qui devint sa résidence habituelle quelques années après, lorsque les troubles politiques l’eurent dégoûté de la ville de Calvin. Il eut ainsi le pied tout à la fois sur la France, sur Berne et sur Genève ; il s’assura, en cas d'orage, le temps de mettre sa personne à l'abri, et, en temps ordinaire, la facilité de surveiller impression de ses œuvres, soit avouées, soit anonymes, auxquelles l'intérêt du commerce autant que le goût des lettres garantissait la tolérance des magistrats genevois. Descartes avait cherché jadis une retraite obscure pour penser : Voltaire se fit une solitude éclatante pour agir; les Délices et Fernei lui firent comme un petit royaume : toute l’Europe le voyait de loin, assis,

(1755-1756) VOLTAIRE A FERNEI. )

comme le dieu des tempêtes, entre les Alpes et le Jura, et la philosophie eut son lieu de pèlerinage, où les adeptes des idées nouvelles devaient, durant vingt ans et plus, venir saluer leur patriarche, et où affluèrent jusqu’aux souverains.

Voltaire avait inauguré dignement sa prise de possession par sa belle Épiître à la Liberté (1755) : les Alpes et les héroïques traditions de l’Helvétie républicaine l'avaient bien inspiré; cependant, cette période fut la plus pénible de sa vie morale. Les illusions perdues auprès de Frédéric avaient laissé de l’amertume dans son âme; les fléaux qu’en ce moment même la nature et les rois déchaïnaient à l’envi sur l'humanité, ébranlèrent son imagination et attristèrent son cœur. Un tremblement de terre, qui remua l'Occident depuis le Sahara jusqu’à la mer du Nord, venait de ruiner les principales villes du Maroc et de renverser Lisbonne sur des milliers de cadavres (novembre 1755); la guerre de Sept Ans commençait par les gigantesques pirateries de ces Anglais que Voltaire avait célébrés comme une nation de sages et continuait par l’extravagante invasion française que madame de Pompadour précipitait sur l'Allemagne. Entouré de tant de malheurs, de crimes, de folies, le disciple de Shaftesbury et de Bolingbroke sentit se briser dans son esprit cette théorie de l’optimisme qui avait été longtemps le lien de ses pensées, et à laquelle le cours de la vie avait déjà porté bien des atteintes. De là, le poëme sur le Désastre de Lisbonne et le roman de Candide, même pensée exprimée sous deux formes si opposées : ici, un hymne de douleur rapide, déchirant, pathétique jusqu’au sublime, s’élevant vers Dieu comme la plainte de la malheureuse humanité; là, une longue et âcre satire, où 1e tout est bien de l’optimisme devient le texte d’inépuisables railleries en action; rire amer, gaieté sardonique, qui mord le cœur d’une dent aiguë. Candide est de tous les ouvrages de Voltaire celui qui a été le plus mal jugé : on lui en a fait un crime égal à l’impardonnable égarement de la Pucelle; on y a vu un jeu cruel, une dérision impie du genre humain, l’œuvre d’un génie satanique; on a tout à fait méconnu l’état moral de l’écrivain à l’époque où l’œuvre fut conçue. Ce livre est assurément très-pénible à lire; mais le lecteur ne souffre que parce que l’auteur a souffert. Cette âme si

mopile, si armée par sa mobilité contre la douleur, n’éprouva peut-être jamais de telles anxiétés qu'au moment où elle éclatait ainsi en rires convulsifs.

Candide est, à vrai dire, une démission de tout système. Voltaire abandonne toute explication de l’homme et de l'univers, et reste suspendu dans le vide à un déisme vague et obscur, sans causes finales, sans enthousiasme et sans consolations.

Il n’a plus de système : d’autres vont faire un système d’après lui, au delà de lui, malgré lui; on va conclure de son sensualisme inconséquent au fatalisme et au matérialisme pur, de son déisme dépourvu de base et de sanction à l’athéisme ou au scepticisme universel. Des penseurs plus éloquents et plus autorisés, des cœurs plus honnêtes que La Mettrie, vont suivre jusqu’au bout la vieille route d'Épicure et de Lucrèce, le grand chemin du néant.

On n'y marche pas tout droit. Le mouvement est varié, compliqué, embarrassé de contradictions singulières. Il faut nous engager dans ce labyrinthe dont chaque détour offre un enseignement et signale un écueil à la postérité. Dès l’entrée apparaît la plus éclatante des contradictions que nous dénoncions. Un nouveau système de métaphysique est formulé à l’usage des sensualistes et des fatalistes par un philosophe qui n’est ni l’un ni l’autre, et qui, spiritualiste et presque idéaliste, prête au matérialisme, sans le vouloir, l’arme la plus redoutable.

Voltaire avait introduit Locke en France et imbu tous ses ouvrages des principes de Locke; mais il n’avait rien ajouté à ces principes et n’avait point publié son propre Traütëé de métaphysique, qui, d’ailleurs, n’a ni la méthode ni la rigueur d’un système. Chose caractéristique : l’homme qui donne au xvine siècle sa formule métaphysique, si éminent que soit son mérite, trop rabaissé de nos jours, n’est point un des grands génies de l’époque, un de ces noms éclatants qui retentiront à jamais dans la mémoire des multitudes. Cest que le xvmne siècle est un siècle polémique et politique bien plus que métaphysique : ce n’est pas là qu'est sa gloire. °

L'abbé de Condillac', esprit lucide, écrivain correct et pur,

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