‹ Histoire De France Volume 16Chapitre 3 sur 346 · CANDIDE. CONDILLAC · texte numérisé non relu

CANDIDE. CONDILLAC

moins pratique, moins mêlé à la vie active, mais plus dialecticien et surtout plus géomètre que Locke, semblait, par la nature de son intelligence, devoir se rattacher au cartésianisme plutôt qu’à

a doctrine importée d'Angleterre. Dans le premier chapitre de son premier ouvrage, l'Essai sur l’origine des connaïissances humaînes (1746), il débute, en effet, par réfuter le doute de Locke, reproduit à satiété par Voltaire : « Si le corps peut penser? » et démontre, d’une façon solide et lumineuse, l’unité, la simplicité, lindivisibilité de l’âme ou du sujet pensant. Il va plus loin, et ‘semble induire non-seulement que l’âme existe, mais qu’elle est la seule existence certaine. « Soit que nous nous élevions dans les cieux, soit que nous descendions dans les abîmes, nous ne sortons point de nous-mêmes, et ce n’est jamais que notre propre pensée que nous apercevons. » — « Les modifications de l’âme, dit-il ailleurs, deviennent les qualités de tout ce qui existe hors d'elle. »

Que doit-on attendre de ce point de départ, sinon un développement, ou, tout au plus, une réforme du rationalisme? un effort pour relever l’école métaphysique française? S’il y a danger, on peut croire que ce sera du côté du scepticisme idéaliste, de cette théorie qui refuse la certitude au monde extérieur, insuffisamment démontré par la raison pure.

Étrange infirmité de l'esprit humain! c’est ce même philosophe qui va pousser le système de la sensation plus loin que Locke, le constituer, du moins en apparence, avec une rigueur que n’a point eue celui-ci, et balayer de ce système tout ce qui fait encore obstacie au matérialisme.

Écarter de la métaphysique les hypothèses et les ambitions téméraires; savoir se borner aux limites que la nature a fixées à l'esprit humain, tel est le but que Condillac se propose. « Le premier objet, dit-il, doit être l'étude de l'esprit humain, non pour en découvrir la nature inexplicable, mais pour en connaître les opérations. Il faut remonter à l’origine de nos idées, en développer la génération et les suivre jusqu'aux bornes prescrites par la nature, pour fixer l'étendue de nos connaissances et renouveler l'entendement humain, en le limitant à ses vrais objets. »

Dès les premiers pas, a-t-on objecté, ne sommes-nous point déjà

hors de l'observation et de l'analyse, qui commenceraient, elles, par constater quelles sont et ce que sont nos idées, avant d'en rechercher l'origine dans le berceau de notre obscure enfance? Remonter par un à priori à cette origine, qu’on ne peut observer directement, n'est-ce pas précisément débuter par une hypothèse?

« Mon dessein, poursuit-il, est de rappeler à un seul principe tout ce qui concerne l’entendement humain. » Ici, point de doute, nous sommes bien dans là priori et dans l'hypothèse!

Ce principe, c’est que toutes nos idées, toutes nos connaissances, viennent des sens; que la perception ou sensation est la première opération de l’âme et celle qui, en se transformant, devient successivement toutes les autres. La conscience, l'attention, la réminiscence, ne sont que les trois degrés de la sensation transformée, puis subissent de nouvelles transformations. Locke est ainsi dépassé. Il avait réservé, à côté du principe passif de la sensation, le principe actif de la réflexion, ici, la sensation est tout. Condillac, cependant, croyait à l’activité propre de l’âme. On peut cit:r de Jui tel passage très-explicite sur la force, sur le rôle actif de la réflexion, passage qui paraît inconciliable avec les formules de son système; c’est que, pour arriver à son principe unique, il avait confondu l'actif et le passif, la réflexion et la sensation, et croyait la sensation même active. Mais ses disciples ne devaient pas s'arrêter à cette confusion de termes et devaient pousser la théorie à ses conséquences logiques, en suivant le sens commun quant à la passivité de la sensation.

Ce n’était pas la peine d'écrire un traité des Systèmes contre les systèmes (1749), d'attaquer si vivement, au nom de l'observation et de l'expérience, les principes abstraits et les hypothèses de Platon ou de Descartes, de Malebranche ou de Leibniz, pour aboutir soi-même à un système beaucoup moins spécieux que ceux qu'on attaquait. Descartes, du moins, avait assuré son premier principe et ne fait d’hypothèses qu’en partant de ce qui est audessus des hypothèses,

C'est dans le Traité des sensations (1754) que la théorie de Condillac est achevée‘. Nous ne le suivrons pas dans son fameux

1. Ce traité fut préparé en collaboration avec une femme, mademoiselle Ferrand, … qui mourut avant la rédaction de l'œuvre commune,

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