LA FAYETTE. GUERRE D'AMÉRIQUE
fois sur le choix de la route, dans les heures sombres de nos orages, mais jamais un seul jour délaisser le but.
Le jeune officier français, nommé sur-le-chamyp par le congrès officier-général dans l’armée de Washington, partagea les rudes travaux de son chef avec une valeur intelligente et une abnégation que le grand homme paya d’une affection et d’une confiance sans réserve. L’ennemi s'était préparé à de puissants efforts. Un second corps d'armée anglais, descendu du Canada et maître du lac Champlain, s’avançait vers le Haut Hudson et Albany sous les ordres du général Burgoyne; si le général Howe, qui faisait face à Washington sur la Delaware, eût donné la main à Burgoyne par le bas de l'Hudson, l'Amérique eût été coupée en deux, et la cause républicaine réduite aux plus extrêmes périls. Heureusement le général Howe tourna du côté opposé, s’embarqua pour la baie de la Chesapeake et alla prendre Philadelphie à revers. Washington perdit contre lui la bataille de Brandywine (41 septembre 1777), et fut contraint de lui abandonner la ville qui avait été le séjour du congrès. Mais ce succès eut plus d'éclat que de solidité. Washington se maintint à peu de distance de Philadelphie et continua d’occuper le général Howe. Pendant ces opérations, Burgoyne, qui avait débuté par des succès et débouché victorieusement du bassin des grands lacs dans celui de J'Hudson, était arrêté dans les forêts et les montagnes du Haut Hudson par les généraux américains Gates et Arnold. Après une longue série de combats, Burgoyne, cerné, décimé, se rendit prisonnier de guerre avec tout son corps d'armée (17 octobre 1777).
L’effet fut prodigieux en Europe. Il devint de plus en plus difficile au gouvernement français de se maintenir dans la position équivoque où il s'était engagé. Les Anglais renouvelaient incessamment leurs aigres plaintes sur la présence des agents des rebelles en France‘, sur laccueil fait aux corsaires américains Gans les ports français, sur les envois et les armements faits en France pour le compte des rebelles. Le cabinet de Versailles désavouait les envois et les faisait parfois suspendre, chassaït les cor-
Î. En 1776, le cabinet anglais avait demandé l’extradition de Silas Deane, sujet rebelle de Sa Majesté Britannique. Il n’est pas besoin de dire la réponse. — V, tout ce qui regarde la diplomatie dans Flassan, t, VIT, liv. VI,
saires, qui, renvoyés d’un port, rentraient dans un autre 1, déclarait ne tolérer les agents du congrès que comme simples particuliers et récriminait contre les violations de pavillon et les visites vexatoires de nos bâtiments que les Anglais se permettaient jusque sur nos côtes. Le 4 juillet 1777, le ministre de la marine signifia aux chambres de commerce qu'il protégerait et réclamerait les vaisseaux dont les Anglais s’empareraient sous prétexte de commerce avec l'Amérique. Des escadres s’armaient à Toulon -et à Brest. Cependant le ministre des affaires étrangères, dans une réponse officielle au cabinet de Saint-James, le 15 juillet, protestait encore de la fidélité de la France aux traités. L’Angleterre riposta en proposant un traité de garantie mutuelle pour la sûreté des possessions des deux couronnes en Amérique.
Cette impertinente proposition fut reçue avec le dédain qu’elle méritait, mais la situation n’était plus tenable : il n’y avait plus ni dignité ni sûreté. Tout était changé depuis le mémoire de Turgot au roi et ses conseils n'étaient plus applicables. D’une part, la réunion des deux Angleterres contre nous était à redouter maintenant, non point si nous faisions la guerre, mais si nous ne la faisions pas. Les Anglais pouvaient, d’un moment à l’autre, reconnaître l'indépendance des États-Unis au prix d’une alliance offensive contre la France?. De l’autre part, les Américains avaient fait le grand pas : c'était avec une république constituée que l’on avait à traiter maintenant, république qui, une fois assurée de l'alliance française, verrait dans cette alliance la garantie de son indépendance nationale et n’y renoncerait pas plus qu’à cette indépendance même.
Les agents américains redoublaient leurs instances, secondés par une énorme pression de l'opinion. Tout était emporté : après le publie, la cour et jusqu'aux familiers de la reine. Le roi, la reine et les ministres presque seuls résistaient : Maurepas et Vergennes, par timidité; Necker, par esprit financier et en prévision des diffi-
1. Ces corsaires étaient, en majeure partie, des Français mêlés de quelques Américains.
2. Beaucoup d'Américains inclinaient de ce côté par souvenir de leur origine. Le général Gates, le vainqueur de Burgoyne, écrivit dans ce sens à des Anglais influents, — Droz, Hist. du règne de Louis XVI, t. 1°, p. 262.