‹ Histoire De France Volume 16Chapitre 205 sur 346 · MORT DE LORD CHATHAM · texte numérisé non relu

MORT DE LORD CHATHAM

avec désespoir contre l’idée du démembrement de l'empire britannique, contre la séparation de ces Anglo-Américains qu’il avait défendus contre l'arbitraire comme citoyens anglais, mais qu’il ne reconnaîtrait jamais comme nation indépendante. Il conjura ses compatriotes de périr plutôt que d’abaisser le pavillon de l'Angleterre devant la maison de Bourbon. Un des chefs de l’opposition, le duc de Richmond, ayant fait entendre que l’Angleterre était hors d'état de soutenir le choc de la maison de Bourbon unie aux Américains, et continuant à soutenir la nécessité de reconnaître l’indépendance américaine et de maintenir la paix avec la France, lord Chatham, transporté d’indignation, se souleva de son siége pour répondre; mais la violence des sentiments qui l’agitaient avait brisé le reste de ses forces : il retomba évanoui. On l'emporta au milieu de la consternation générale. Il languit quelques semaines et mourut.

La mort de ce puissant ennemi de la France semblait un signe fatal pour l'Angleterre. On pouvait croire qu’il emportait la fortune de sa patrie.

Il n'y avait plus à hésiter. Le gouvernement français avait déjà laissé passer la saison la plus favorable à l'attaque. Il fallait bien choisir où porter les coups et frapper vite et fort. Le 15 avril, une escadre de douze vaisseaux et cinq frégates partit de Toulon sous les ordres du vice-amiral d'Estaing, le dernier officier qui eût soutenu sur mer l'honneur du drapeau français dans la déplorable guerre de Sept Ans'. Cette escadre conduisait en Amérique un ministre plénipotentiaire accrédité par Louis XVI auprès du congrès, Gérard de Raïineval, qui avait été le signataire des deux traités du 6 février.

Les instructions de M. Gérard, en date du 30 mars, étaient, entre autres, de décliner les demandes de subsides, de veiller à ce que les opérations militaires fussent concertées avec le comte d’Estaing et d'éviter de prendre des engagements formels relativement

1. Après la chute des établissements français dans l’Inde, quand notre pavillon avait disparu des mers d'Orient, d'Estaing, parti de l’île de France avec un bâtiment de la Compagnie des Indes et une petite frégate, avait emporté et détruit les comptoirs anglais du golfe Persique, puis ceux de Sumatra, et enlevé plusieurs navires de la Compagnie des Indes anglaises. — V. L. Guérin, Histoire maritir:2 de France, t. II, p- 346.

à la conquête du Canada et autres possessions anglaises. Le cabinet de Versailles n’était pas fâché que les États-Unis conservassent dans leur voisinage quelque sujet d'inquiétude qui leur fit sentir le prix de l'alliance française. Washington, par d’autres motifs, devait aider sur ce point le ministre français et faire sentir qu’il fallait délivrer le territoire des treize états confédérés avant d'agir au dehors. Sur les subsides, le gouvernement français se relâcha; du moins il fit une avance de 3 millions en 1778 et d’autres avances les années suivantes".

L'envoi de l’escadre de Toulon était une bonne mesure; mais ce fut tout ce qu’on fit de bien. Le roi et les ministres spéciaux étaient également incapables de voir la guerre en grand et d'arrêter de bons plans de campagne. Le ministre de la marine, Sartine, avait montré de l’activité? et publié des règlements utiles, mais sa portée ne dépassait pas le matériel de l'administration en temps de paix : quant au ministre de la guerre, ce n’était plus le vieux Saint-Germain, qui, usé, déconsidéré par ses bizarreries et ses inconséquences, avait donné sa démission au commencement de septembre 1777; on l'avait remplacé par un personnage de fort mince valeur, le prince de Montbarrei, que poussaient d’obscures influences et des intrigues de femme. Aussi ne sut-on pas profiter de ce que l'Angleterre, de son côté médiocrement gouvernée, n’était pas prête à la guerre. Le cabinet de Versailles commença, y compris M. de Vergennes, par ne pas voir que la guerre était inévitable et par se flatter que l'Angleterre reculerait; puis, une fois la lutte certaine, il ne vit pas qu’il fallait charger à fond

1. Garden, Hi toire des traités de paix, t. IV, p. 301, 387. Un million en 1779, 4 millions en 1780, & en 1781, et jusqu’à 6 en 1782.

2. En juin 1778, nous eûmes soixante-quatre vaisseaux armés de cinquante à cent dix canons (Mercure de Frunce de juin 1778). Ces soixante-quatre vaisseaux nous avaient été laissés par Choisèul, avec cinquante frégates.

3. Il mourut le 15 janvier 1778. — Ses seuls actes un peu importants, depuis la chute du grand ministère réformateur auquel il avait quelque temps survécu, avaient été la désorganisation de l’hôtel des Invalides (il n’y laissa que quinze cents hommes en tout, et dispersa le reste dans les provinces (17 juin 1776) et la réorganisation de l'École militaire (17 juillet 1777), sur un plan assez singulier. C’était la formation d’un corps de cadets gentilshommes payant pension, et auxquels on réunirait gratis les meilleurs élèves des nouveaux colléges militaires fondés dans les provinces en remplacement de l’ancienne École. — Anc. Lois françaises, t. XXIV, p. 58. On ridiculisa beaucoup l'idée de faire le roi maître de pension.

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