‹ Histoire De France Volume 16Chapitre 208 sur 346 · BATAILLE D'OUESSANT · texte numérisé non relu

BATAILLE D'OUESSANT

dans un mouvement commencé. Elle alla se reformer hors de la portée du canon et ne revint plus à la charge, quoiqu’elle eût le vent et que les Français l’attendissent. Une grande partie des vaisseaux anglais étaient désagréés et à peu près hors d’état de manœuvrer. Le lendemain, les Anglais se dirigèrent vers Plymouth et les Français vers Brest.

La victoire demeura donc inachevée; mais c'était certes beaucoup pour une marine sur laquelle pesaient les souvenirs de la guerre de Sept Ans, que d’avoir repoussé avec quelque avantage, à force égale ou même un peu inférieure, le choc de la principale flotte anglaise parfaitement commandée! Aussi les premières nouvelles de la journée d’Ouessant furent-elles reçues avec colère à Londres et avec allégresse à Paris. Le duc de Chartres, revenu à Paris pendant que la floite se réparait à Brest, fut couvert d'applaudissements à l'Opéra; les maisons furent illuminées en son honneur äutour du Palais-Royal. Au bout de quelques jours, cependant, des bruits accusateurs amenèrent une réaction dans l’opinion. On prétendit que ce prince n’avait montré qu'hésitation et que mollesse ; qu’il n’avait pas obéi à l'amiral ni écouté le chef d’escadre La Motte-Piquet, chargé d'être son guide sous le titre de son second. On alla jusqu’à raconter qu'il s’était caché à fond de cale. Ce qui était vrai dans ces rumeurs, c’est que l'amiral d’Orvilliers avait écrit au ministre de la marine que «le défaut d’attention des premiers vaisseaux de cette escadre {celle du duc de Chartres) à ses signaux avait seul privé le pavillon français du plus grand éclat dans la journée du 27 juillet. » Mais il n’est pas moins vrai que La Motte-Piquet, un des plus vaillants et des plus habiles marins qu’eût la France, loin de rejeter la faute sur le duc de Chartres, prit pour luile reproche de l’amiral et s’en justifia très-vivement. Il est très-possible qu’il n’y ait point eu de coupable dans tout cela, et que la lenteur de la manœuvre ait tenu aux difficultés du nouveau système de signaux, qui n’était pas encore passé dans les habitudes. L’accusation de lâcheté contre le duc de Chartres était injuste : ce prince manquait de force d'âme et de dignité morale, mais non pas de courage physique.

Cetincident devaitavoir degraves conséquences dans l'avenir : le duc de Chartres imputa à la reine et aux familiers de la reine la pro-

432 LOUIS X VI. (1778) pagation des bruits injurieux à son honneur ; déjà brouille avec la reine, à la suite de relations d’abord très-bienveillantes, il conçut pour elle une implacable haine qui leur devait être également fatale à tous deux. |

Les conséquences immédiates avaient déjà été fâcheuses. L’amiral et le ministre de la marine s’entendirent pour amener le prince à quitter son commandement maritime. Le roi ne voulait pas le destituer brusquement. Ces tiraillements retardèrent la remise à la voile de la flotte. Sur ces entrefaites, les Anglais enlevaient de toutes parts nos bâtiments de commerce, grâce à la coupable négligence du ministre de la marine, qui ne les avait pas fait protéger par des croisières ni par des escortes' ; tous les convois anglais, au contraire, passaient librement. La flotte remit à la mer le 17 août : le duc de Chartres avait obtenu d’y reparaître un moment pour couvrir sa disgrâce; mais il se fit bientôt ramener à Brest et changea son grade de lieutenant-général des armées de mer contre le titre de colonel-général des hussards.

La flotte fit une troisième sortie : cette fois, ce fut faute d'argent et d'hommes qu’elle dut rentrer (8 octobre). La solde n’était pas payée depuis plusieurs mois. Sartine, dans sa correspondance avec l’amiral, en rejette la responsabilité sur Necker, qui, plus tard, devait à son tour, avec plus de vraisemblance, accuser de désordre et de gaspillage le ministre de la marine. On envoya enfin quelques croisières au secours du commerce et l’on commença de faire des prises, qui, cette année, dans nos parages, furent loin de compenser celles de l’ennemi.

Cette première campagne dans les mers d'Europe avait donc été stérile ou même dommageable comme résultat matériel, honorable, comme effet moral, pour notre marine?, et peu honorable pour le gouvernement, qui se montrait fort au-dessous de la situation?.

1. Les ennemis en prirent pour quarante et quelques millions, et enlevèrent beau coup de nos matelots.

2. Il y eut plusieurs beaux combats particuliers : deux frégates françaises prir ent deux frégates anglaises, égales ou supérieures. Un vaisseau français força à la retraite un vaisseau etune frégate anglais. — L. Guérin, Hist. maritime de France, t. I, p. 430.

3. V. les détails de la campagne dans L. Guérin, Hist. maritime, t. II, p. 405-432;

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