‹ Histoire De France Volume 16Chapitre 21 sur 346 · NATURALISME DE BUFFON · texte numérisé non relu

NATURALISME DE BUFFON

tion de l’être en soi, de Punité; l’autre, ne considérant que l'être manifesté dans le multiple; Fun, s’enfermant dans l'idéal, l’autre, dans le réel. Tout le panthéisme allemand, Goëthe, Schelling, Hegel, comme toutes les écoles à tendances analogues en France, doivent sortir de Spinoza combiné avec Buffon. Spinoza n'avait laissé d’héritiers que quelques penseurs solitaires. Après Buffon, ces idées prennent un essor immense, mais d’abord outre Rhin, d’où elles reviennent parmi nous. Le Dieu-Nature, le créateur identifié avec la création, la force divine sans conscience d’ellemême et ne prenant cette conscience réfléchie que dans l’homme déifié', sont là en principe.

C’est parce que le Dieu personnel et libre, le Dieu qui aime et qui est aimé, manque à cet univers, cause et effet tout ensemble, qu’on sent parfois, à travers la resplendissante Nature de Buffon, passer un souffle glacial, comme le souffle de ce froid par lequel notre globe doit mourir. L'amour n’est point là : l’âme des choses est absente.

Et pourtant, ce naturalisme n’est point le matérialisme. Deux principes contradictoires luttent chez Buffon, sans pouvoir trouver leur équilibre. Ce n’est pas seulement son obscure théorie des moules intérieurs qui est étrangère au matérialisme : celui-ci n’admet que des individus physiques, les atomes, ayant en eux toutes les propriétés; les moules intérieurs, au contraire, sont des êtres métaphysiques; si ce ne sont pas des archétypes platoniciens existant dans le monde intelligible, dans la pensée de Dieu, s'ils sont dans la Nature, ils y sont on ne sait où, on ne sait comment, indépendamment de toute étendue. Mais c’est ailleurs, dans un sujet beaucoup plus clair, que Buffon manifeste un spiritualisme parfaitement décidé. C’est dans le discours sur la nature de l'honvme. Il est ici plus que cartésien. Il déclare que l'existence de l’âme est certaine, que nous ne faisons qu’un, cette existence et nous; qu’au contraire, l'existence de notre corps et des autres objets extérieurs est douteuse pour quiconque raisonne sans préjugé; il établit, avec la logique la plus serrée, qu’il est impossible

1. L'homme individuel, dit Buffon, par l’histoire, par la science, prend connais-

sance du genre humain et de lui-même, et devient le genre humain et j’univers, pour ainsi dire,

de démontrer l'existence de la matière. Nous signalions tout à l'heure la transition de Spinoza à Goëthe et à Hegel : nous trouvons maintenant la transition du scepticisme de Berkeley à l'idéalisme transcendental de Fichte. On ne peut plus douter ici de la sincérité de Buffon, comme dans ses hymnes au Dieu de Moïse. il ne s’agit plus de figures poétiques : il n’y a rien dans toute son œuvre de plus fortement raisonné que ce qui regarde l’unité, la personnalité de l’âme humaine; il y a là de ces arguments auxquels personne ne peut répondre. Un illustre historien' a remarqué, avec étonnement, que Buffon semble beaucoup plus persuadé de l’immortalité de l’âme que de l'existence de Dieu. Buffon, en effet, ici comme en bien d’autres choses, est au pôle opposé de Voltaire.

La logique du sens commun ne s’est point arrêtée à ces anomalies du génie philosophique : l’athéisme? et le matérialisme sont restés unis pour la foule, quoiqu'il soit moins rare de rencontrer en France des gens qui croient en Dieu et doutent de l'âme, que des gens qui croient à l’âme et ne croient pas à la personnalité de Dieu.

Il est singulier que ce soit ie philosophe de la Nature qui ait prétendu maintenir entre l’homme et l'animal une différence absolue que les métaphysiciens tendaient à supprimer depuis Leibniz. C'est que le spiritualisme de Buffon est un cartésianisme exagéré, pris dans la lettre plus que dans l'esprit et rejoignant de nouveau le spinozisme par ce côté-ci, à savoir : que la raison, entendue dans le sens étroit du mot, est l’âme ou l'esprit même, l'unité métaphysique attribuée à l’homme seul. Tout ce qui n’est pas la raison, tout ce qui est commun à l’homme et à l’animal, est matériel. Sensation ou sentiment est pour lui une seule et même chose. L'âme y demeure étrangère. Les sensations ou sentiments n’aboutissent qu’à un certain sens intérieur matériel, commun à l’homme et à l’animal, et qui est chez Buffon une réminiscence obscurcie de la seconde âme, de l'âme sensitive des anciens

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