MÉTAPHYSIQUE DE BUFFON
et des scolastiques. Condillac, moins élevé, moins sublime, mais plus exact, plus logicien, plus rigoureux à définir ses termes, le réfute parfaitement bien dans son remarquable Traité des animaux, et y montre clairement que la sensation est dans l’âme aussi bien que la pensée; que, pour sentir, il faut avoir une âme, une unité, et que les animaux en ont une!.
La métaphysique de Buffon a d’étranges conséquences morales. Il condamne les passions du cœur et de l'imagination, comme des erreurs du sens intérieur matériel. Notre âme nous a été donnée pour connaître et non pour sentir. Le sage se suffit à lui-même. « Pourquoi l’amour fait-il l’état heureux de tous les êtres, et le malheur de l’homme?— C’est qu’il n’y a que le physique de cette passion qui soit bon; c’est que le moral n’en vaut rien. » Il ne voit dans le moral de l’amour que la vanité. « En voulant se forcer sur le sentiment, l’homme ne fait qu’abuser de son être, et creuser dans son cœur un vide que rien n’est capable de remplir ?. »
L'homme normal de Buffon serait ainsi l’homme dépouillé de la meilleure moitié de l’âme humaine, une intelligence sans affection ÿ.
Il y a cependant encore ici, heureusement pour l'Histoire naturelle, des contradictions entre le théoricien et l'observateur peintre et poëte. Après avoir nié l'amour moral chez l’homme, il le retrouve et l’admire chez certains animaux, surtout chez les oiseaux, dont il dépeint, avec tant de grâce et même d'émotion, les attachements durables et les mœurs de famille. Dans ses descriptions des animaux, il oublie souvent les systèmes pour se laisser aller à l'inspiration naïve des choses. Il s'intéresse à ses héros, à tous ces habitants de la terre et de l’air qu’il suit, avec les yeux de lesprit, au fond de leurs déserts et de leurs forêts. Il plaint leurs tribus asservies et dégénérant sous la tyrannie de l'homme. Il semble parler de peuples déchus, quand il montre les races supérieures essayant de s’organiser, avec une lueur d’in-
1. Par compensation, Buffon établit très-bien, contre Condillac et Helvétius, que la supériorité de l'homme sur les animaux n’est pas l'effet d’un peu plus de perfection dans les organes,