PRISE D’YORK-TOWN
à la baïonnette deux redoutes qui couvraient la gauche des lignes ennemies. Le 19, lord Cornwallis capitula pour York-Town, Glocester et la flottille, et se rendit prisonnier de guerre avec sept mille soldats et mille matelots; deux cent quatorze canons et une trentaine de bâtiments tombèrent au pouvoir des vainqueurs. Un vaisseau de cinquante et plusieurs autres navires avaient été brûlés. La flotte anglaise, renforcée jusqu'au nombre de vingtsept vaisseaux, ne reparut, Le 27 octobre, devant le cap Henry, que pour recevoir la nouvelle de ce désastre, et fut trop heureuse ellemême d'échapper à de Grasse.
Un long cri de joie retentit dans toute l'Amérique : après Dieu, ce fut la France que tout un peuple salua comme l’auteur de sa délivrance. L'indépendance des États-Unis était désormais assurée. «L’humanité, » écrivait La Fayette, «a gagné son procès : la liberté ne sera jamais plus sans asile’. » Beaux jours où la France, rajeunie, épurée, forçait, par le seul ascendant de l’opinion, le pouvoir traditionnel qui la gouvernait encore à mettre son épée au service de la justice et de la raison, jours d’une gloire sans tache que ne doivent pas effacer de notre mémoire les triomphes gigantesques d’un âge postérieur, mêlés d'erreurs fatales et suivis de si cruels revers!
Washington et La Fayette eussent voulu compléter la victoire en retenant près d’eux l'amiral de Grasse pour les aider à chasser les Anglais de la Caroline du Sud et de la Géorgie. De Grasse ne crut pas pouvoir prolonger sa coopération et retourna aux Antilles. Quoi qu’il en fût, la chute des postes anglais dans le Sud n'était plus qu’une question de temps. De toute la Caroline, le général Greene avait déjà refoulé les ennemis dans la seule place de Charles-Town, et les progrès des Espagnols en Floride achevaient de rendre la position des Anglais intenable. Les Espagnols, maîtres de la Floride occidentale, avaient opéré un nouveau débarquement dans la Floride orientale et emporté Saint-Auguslin, capitale de cette grande presqu'île (août 1781). Les garnisons anglaises de Savannah et de Charles-Town allaient être prises
leur cria Rochambeau au moment de donner le signal, « n’oubliez pas Auvergne sans tache l.… » Ils s’en souvinrent. — Mém. de Rochambeau, t. If, p. 294. 1. Mém. de La Fayette, t. II, p. 50.
entre les Espagnols et les Américains, et New-York mème ne pou vait plus être bien longtemps soutenu".
La prise d’une partie d’un convoi de troupes et de munitions, sorti de Brest pour les deux Indes, fut pour les Anglais une faible consolation des désastres d'Amérique (12 décembre).
La France portait partout un concours énergique à ses alliés. La Hollande avait grand besoin de son assistance. L’indigne stathouder avait laissé partout les arsenaux vides et les colonies sans défense, et le parti républicain, redevenu prépondérant, mais non pas maître absolu du gouvernement, avait bien des efforts à faire pour contraindre le pouvoir exécutif à rendre aux Provinces- Unies une force navale un peu respectable. Les marins hollandais prouvèrent, au combat de Dogger’s-bank, que le sang de Ruyter et de Tromp n’était point tari dans leurs veines?; mais leur patrie n’en fut pas moins obligée de demander aux Français une vengeance qu’elle ne pouvait exercer elle-même. Le gouverneur de la Martinique, le brave et habile marquis de Bouillé, surprit l'ile de Saint-Eustache dans des conditions qui rappelaient la malheureuse attaque de Jersey : il réussit mieux que Rullecourt, et quatre cents Français, séparés de leurs navires qu’écartait la mer et de leurs camarades qui ne pouvaient les secourir, firent mettre bas les armes à huit cents Anglais. Saint-Eustache et les îles voisines furent rendues à la Hollande avec les restes du butin de Rodney (26 novembre). Une escadrille française, quelques semaines après, chassa les Anglais de la Guyane hollandaise.
Les Français entreprirent, aussitôt après, une autre conquête pour leur compte. L’amiral de Grasse, revenu de la Chesapeake aux Antilles, après des tentatives sur la Barbade que les vents contraires firent échouer, alla jeter Bouillé avec six mille hommes sur l’île de Saint-Christophe, berceau commun de la colonisation française et anglaise aux Antilles, et demeurée aux Anglais par le
1. Sur cette campagne, V. Mém. de La Fayette, t. I®, p. 266-284, 409-480, — Hist. des troubles de l'Amérique anglaise, t. TT, p. 359-400. — Hist. de la dernière guerre, t. II, p. 126-152. — L. Guérin, Hist. maritime, t. Il, p. 499-510. — Mém. de Rochambeau, t. Ier, p. 262-299. — Vie et correspondance de Washington.
2. Le 5 août 1781, deux petites escadres anglaise et hollandaise se livrèrent, dans la mer du Nord, le combat le plus acharné qu’on eût encore vu de cette guerre, Elles se désemparérent et s'écrasèrent l’une l’autre sans résultat,
(1782) CONQUÈTES AUX ANTILLES. 465
traité de 1763 (11 janvier 1782). La faible garnison anglaise abandonna la ville de la Basse-Terre, chef-lieu de l’ile, et les batteries de la côte, et se réfugia sur le morne fortifié de Brimstone-Hill, où les Français l’assiégèrent. La flotte anglaise de l'amiral Hood accourut de la Barbade au secours de Saint-Christophe. Elle n'avait que vingt-deux vaisseaux contre trente. De Grasse veut profiter de sa supériorité pour accabler l'ennemi. Il quitte la rade où il était embossé et va aux Anglais. Hood recule, attire l'amiral français au large, puis, par une manœuvre d’une grande habileté, il tourne la flotte française et va se poster dans cette même rade que de Grasse vient d'abandonner. De Grasse, furieux, tâche de réparer sa maladresse à force de témérité : il attaque par deux fois Hood dans l'excellent poste que celui-ci lui a dérobé; il est repoussé par deux fois, et la flotte anglaise débarque un corps de troupes qui s'efforce de secourir Brimstone-Hill (25-26 janvier). Par bonheur, le général des troupes de terre sait réparer la faute de l'amiral : un petit détachement du corps de Bouillé bat les Anglais et les oblige à se rembarquer, et ce général, tout séparé qu’il est de la flotte, continue vigoureusement le siége et force la garnison de capituler sous les yeux de l’amiral Hood (13 février). La capitulation comprit l’ile de Nieves.
Hood, pris entre la flotte française et les batteries que Bouillé faisait dresser sur les hauteurs qui dominent la rade, était perdu s’il avait eu affaire à un autre adversaire que de Grasse. Celui-ci eut l'incroyable aberration de quitter son mouillage pour aller chercher des vivres en personne à l'ile de Nieves, au lieu d'y envoyer ses frégates. Hood, la nuit, coupa ses câbles et s’échappa. Le lendemain, il était hors de vue!
Il était effrayant de voir notre plus belle flotte à la discrétion d’un homme capable de pareils vertiges et qui n’écoutait aucun conseil. On devait craindre que la fortune ne finit par se lasser. Elle nous favorisait pourtant encore, et l’île de Montserrat se rendit après Saint-Christophe (22 février). Il ne restait plus aux Anglais, de toutes les Antilles, que la Jamaïque, Antigoa, la Barbade et Sainte-Lucie.
La chute du fort Saint-Philippe, cette puissante citadelle de Port-Mahon, que les Anglais ne purent ravilailler ct que l’épui-
sement de sa courageuse garnison força de se rendre le 5 février 1782, put être considérée, avec la prise de Saint-Christophe, comme le complément de cette belle campagne de 1781. La Provence et le Languedoc virent avec la plus vive allégresse tomber ce nid de vautours, d’où les corsaires britanniques s’élançaient incessamment à la proie contre tout ce qui sortait de nos ports du Midi. La perte d’un pareil poste était pour l'Angleterre plus qu'une bataille perdue : c'était perdre un des fruits les plus précieux du traité d'Utrecht.
Des événements considérables, sur lesquels nous aurons à revenir, se passaient vers le même temps aux Indes-Orientales, et le pavillon français y avait reparu avec gloire. Partout, au dehors, les présages sont favorables. Il n’en est malheureusement plus de même au dedans. Tandis que la nation se montre complétement relevée et de courage et de puissance, 8on faible monarque, incapable de soutenir et de mettre à profit un tel retour de fortune, vient de renouveler l’irréparable défaillance de 1776, de sacrifier Necker comme il à sacrifié Turgot, et aux mêmes ennemis {19 mai 1781). Pour ne pas interrompre le récit de la guerre d'Amérique, nous ajournerons l’exposition des principaux actes administratifs de Necker, ainsi que des circonstances qui ame nèrent sa chute et son remplacement par un homme de robe sans consistance financière, Joli de Fleuri. Observons seulement que, si sa chute produisit un grand effet sur l’opinion en France et partout, elle n'eut pas de conséquences matérielles immédiates; les fonds avaient été largement assurés pour 1781, et même en partie pour 1782, par le ministre qui avait trouvé 500 millions à emprunter en quatre ans, à des conditions relativement modérées. Son successeur compléta les ressources de 1782 par les vieux expédients des ministres routiniers, rétablissements d’offices supprimés, augmentation des taxes et droits, etc.
La France avait perdu le ministre qui, après s'être opposé à 'a guerre, avait su trouver les moyens de la faire. L’Angleterre quelques mois plus tard, chassa le ministre qui avait voulu la guerre et l’avait mal faite. L’Irlande, soupçonnant l'intention de retirer les concessions qu’elle avait obtenues, reprenait l'attitude la plus menaçante, sans distinction de protestants ni de catho-