‹ Histoire De France Volume 16Chapitre 228 sur 346 · BATAILLE PERDUE · texte numérisé non relu

BATAILLE PERDUE

De Grasse, sans prendre conseil de personne, vire de bord, rctourne dégager le vaisseau retardataire et l'envoie à la Guadeloupe. Ce mouvement insensé avait rendu le combat inévitable avec vingt-huit vaisseaux contre trente-huit.

Le 12 avril, à sept heures du matin, le feu fut engagé sur toute la ligne. Les Français montrèrent un inébranlable courage, et, jusque vers midi, soutinrent la lutte sans désavantage marqué. Rodney parvint enfin, par la supériorité de ses manœuvres, à couper leur ligne et à gagner le vent. Dès lors le désordre fut sans remède : chaque vaisseau français n’eut plus qu’à se défendre en désespéré au poste où l’avaient jeté les hasards du combat et de la mer. Encore, plusieurs vaisseaux de lescadre de Bougainville, tombés sous le vent, se trouvèrent-ils à peu près dans l’impossibilité de prendre part aux derniers efforts de leurs con:pagnons d'armes. Le nombre devait l'emporter. Le savant majorgénéral des flottes françaises, du Pavillon, et l’intrépide La Clochctterie, qui avait ouvert glorieusement cette guerre par le combat de la Belle-Poule, sont frappés à mort avec bien d’autres hommes d'élite. Trois vaisseaux de soixante-quatorze et un de soixantequatre sont pris, après avoir perdu presque tous leurs officiers et une grande partie de leurs équipages. Bougainville sauve un. cinquième navire près de succomber; mais personne, malgré de généreux efforts, ne peut secourir efficacement de Grasse, qui, monté sur le magnifique vaisseau de cent dix, la Vülle-de- Paris', lutte jusqu’au soir avec furie contre quatre vaisseaux anglais qui l’écrasent de leurs feux combinés. Enfin, à six heures du soir, un cinquième adversaire vient achever l’amiral français; c'était l'amiral Hood. L’imprudent et infortuné de Grasse amènt enfin son pavillon. Il combattait depuis près de douze heures et n'avait plus sur le pont de son vaisseau que trois hommes sans blessure; il avait le malheur d’être un des trois. Il s'était montré, dans cette fatale campagne, le plus brave des soldats, le plus invapable des chefs.

La nuit avait mis fin à la bataille. Tandis que l'ennemi, qui avait lui-même beaucoup souffert, se remettait en ordre et se réparait,

1. C'était le navire offert à Louis XV, en 1762, par le corps de ville de Paris,

le gros de la flotte française gagna la haute mer, puis Saint-Domingue; mais les deux vaisseaux de soixante-quatre qui avaient relâché à la Guadeloupe, ayant repris la mer sans avoir les nouvelles du combat, tombèrent dans l’escadre de Hood et vinrent accroître le succès des Anglais.

C'était là une victoire bien consolante pour l’amour-propre anglais, et la seule journée navale de cette guerre où les résultats eussent été tout à fait décidés. Maïs ce n’était là pourtant qu'une victoire défensive. La Jamaïque était sauvée; mais, loin que les Antilles françaises ou espagnoles fussent livrées aux vainqueurs, les Anglais ne crurent pas même pouvoir essayer de reprendre leursîles conquises par les Français. Les trophées de leur triomphe leur échappèrent : un des vaisseaux pris, le César, avait sauté, la nuit d’après la bataille, avec son équipage et les Anglais qui l’occupaient. Le vaisseau amiral français la Ville-de-Paris et un autre navire, envoyés des Antilles en Angleterre, furent abimés par une tempête avec deux vaisseaux anglais qui les accompagnaient. Un quatrième de nos vaisseaux devenus anglais fut coulé par deux frégates françaises; un cinquième périt bientôt par un coup de mer. Il ne resta guère aux vainqueurs de trophée que l'amiral captif, qu’ils expédièrent à Londres. Les populations britanniques firent de véritables ovations au vaincu, dont elles rehaussaient la valeur avec une orgueilleuse générosité pour rehausser leur propre gloire. De Grasse ne comprit pas assez le vrai sens des acclamations qu’on lui prodiguait et s’y prêta avec une vanité puérile, soutenant mal la dignité de son malheur. L'opinion, en France, lui en devint d'autant plus sévère".

L'opinion nationale avait soutenu chez nous ce revers avec fermeté. On vit se renouveler le grand mouvement qui s’était manifesté après les derniers désastres maritimes de la guerre de Sept Ans. De larges souscriptions s’ouvrirent dans les corps et parmi les particuliers pour réparer les pertes de notre marine. Le corps de ville de Paris donna l'exemple en offrant un vaisseau de ligne äu roi. On assure que les souscriptions s’élevèrent à une somme

1. Hist. de la dernière guerre, t. III, p. 217-244. — Hist. des troubles de l'Amérique anglaise, t. IV, p. 61-71. — L. Guérin, Hist. maritime, t. Il, p. 517-526. — Adolphus, Règne de George III, liv. XLHI.

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