‹ Histoire De France Volume 16Chapitre 231 sur 346 · ATTAQUE DE GIBRALTAR · texte numérisé non relu

ATTAQUE DE GIBRALTAR

L'année 1782, si mal commencée pour les Anglais, leur était devenue relativement heureuse, car, dans l’état de leurs affaires, c'était du bonheur que de se défendre avec succès et de cesser de perdre. Cette année avait coûté de grandes pertes d'hommes et de matériel aux Espagnols et aux Français : quinze vaisseaux de ligne et quatre frégates; les Anglais n’avaient perdu que quatre vaisseaux et six frégates. |

Ce n’était déjà plus au grand ministère, héritier de lord North, que profitait ce demi-retour de fortune. Ce cabinet, si riche en célébrités, s'était dissous en moins de quatre mois, pour des questions de personnes : Fox, Burke, Sheridan, étaient sortis du ministère, et, par une de ces singulières combinaisons qui ne sont pas rares dans le gouvernement parlementaire, s'étaient coalisés avec leur ancien ennemi, lord North, contre lord Shelburne et les autres ministres en fonction, parmi lesquels venait de prendre place le jeune William Pitt, tête et cœur de fer, vieux politique à vingt-trois ans, aussi fort de volonté, plus constamment habile aux affaires et moins magnanime que son père.

Les succès des Antilles et de Gibraltar ne devaient pas suffire pour rassurer lAngleterre, ni pour imposer silence au désir de paix qui se produisait depuis quelque temps chez elle avec énergie. On savait qu’une colossale expédition franco-espagnole s’apprètait pour le commencement de 1783; on ignorait où elle irait fondre, et, cette fois, l'étoile de Rodney pouvait pâlir : une seule défaite eût été irréparable. Pendant ce temps, les conquêtes de l'Inde, qui promettaient de remplacer l'empire perdu par l'Angleterre en Amérique, étaient gravement compromises. Le génie de la France, qui s’était retiré avec Dupleix de ces riches contrées, y revenait menaçant avec Suffren.

Dans l'intervalle de la paix de 1763 à la guerre d'Amérique, la domination britannique dans l'Inde, malgré un échec partiel contre Haïder, avait pris des proportions énormes. La Compagnie anglaise, maîtresse du Bengale et des Circars maritimes en son propre nom, comme feudataire du fantôme impérial de Delhi et du soubahdar de Dekhan, maîtresse du Carnatic, au nom du nabab, son protégé ou plutôt son esclave, régnait en despote sur tout le littoral de l’est; elle dominait le centre du haut Indoustan,

en usant à son profit les derniers restes de l'autorité du Grand Mogol, et le centre de la presqu'île, en substituant son influence à celle qu'avait exercée autrefois notre Bussi sur le soubahdar du Dekhan, elle était, enfin, très-fortement établie sur la côte de l’ouest. Il ne lui restait plus que deux adversaires sérieux : dans l’ouest et le centre, l'empire des Mahrattes, renaissance de l'Inde antique parmi la dissolution de la grande monarchie mogole, féodalité de kchatryas (la caste militaire) gouvernée par un conseil de brahmanes; et, dans le sud, la monarchie guerrière de Maïssour, improvisée par le musulman Haïder-Ali.

Au commencement de 1779, un corps d'armée anglo-indien, qui s'était porté sur Pounah, capitale des Mahrattes, est cerné et obligé de capituler. A ce signal, le vieux Haïder-Ali, en paix avec les Anglais depuis dix ans, reprend les armes, s’allie aux Mahrattes et au soubahdar du Dekhan, et se jette sur le Carnatic. Quelques centaines d’aventuriers français, débris des fameuses bandes de Bussi, marchent joyeusement contre l’Anglais sous les étendards du sultan de Maïssour. Après des incidents que nous n’avons point à décrire, le 9 septembre 1780, la moitié de l’armée anglaise du Carnatic est détruite dans les bois de Condjeveram. Presque toute cette vaste nababie de Carnatic, et la capitale, Arcate, tombent au pouvoir de Haïder-Ali. Dans le courant de l’année suivante (1781), une grande révolte éclate dans la ville sainte des brahmanes, à Bénarès, contre les tyrans du Gange : l’atroce gouvernement de Warren Hastings avait poussé à bout ces paisibles populations !. Qu’une expédition française eût débarqué en ce moment sur la côte de Coromandel, la puissance anglaise eût été anéantie dans le Carnatic et dans les Circars, et bien entamée partout ailleurs.

Sartine et Montbarrei n’envoyèrent pas un soldat dans l'Inde!

1. Sous lord Clive, une immense famine, non pas causée, mais aggravée par la barbare avidité des spéculateurs anglais, avait fait périr des millions d'hommes. On A cherché à justifier personnellement lord Clive d'une manière assez spécieuse; mais on ma pu trouver d’excuses pour Hastings, bien que quelques historiens le traitent avec une inexplicable indulgence : son génie politique est incontestable; mais sa moralité était celle d’un chef de chauffeurs. V. dans l'Histoire de la fondation de l'Empire anglais dans l'Inde, par M. Barchou de Penhoën {t. II, liv. IX}, ces hideuses histoires de femmes et de vieillards torturés pour leur arracher leurs trésors !

(1779-4789] L'INDE. HAIDER-ALi. 475

Sartine envoya à l'Ile-de-France, de 1779 à 1780, cinq vaisseaux de ligne, dont un fut pris en route. Il était absurde d’expédier des vaisseaux sans troupes de débarquement. Quoi qu'il en soit, le chef d’escadre qui commandait à l'Ile-de-France pouvait, du moins, agir dans les mers de l'Inde, où les Anglais n’eurent d’abord que deux vaisseaux et n’en comptèrent six qu’à la fin de 1779; mais ce chef d’escadre était ce même Tronjoli qui avait honteusement abandonné le valeureux Bellecombe dans Pondichéri. Il ne se montra même pas sur les côtes indiennes, et, en 1780, il partit, remettant le commandement au capitaine d’Orves, brave homme, mais malade, usé de corps et de tête. Il semblait qu’on choisit tout exprès pour l’Inde les officiers et les navires hors de service. M. d’Orves ne parut sur la côte de Coromandel qu’en février 1781. L’escadre anglaise était au Malabar. Haïder accourut au bord de la mer pour s'entendre avec les Français. On pouvait tout tenter. L'armée anglaise avait évacué Pondichéri pour se retirer à Goudelour, où Haïder la resserrait; Madras était à découvert, gardé par cinq cents invalides. D’Orves ne voulut ni opérer avec son escadre, ni débarquer les garnisons de ses vaisseaux pour renforcer les auxiliaires français de Haïder, et s’en retourna à l’Ile-de- France’. Haïder, délaissé, continua vaillamment la lutte et livra jusqu’à trois batailles en trois mois aux Anglais, qui avaient reçu des secours considérables du Bengale (juillet-septembre 1781). Trois fois il fut contraint de céder le champ de bataille à la discipline européenne; mais l’ennemi ne put jamais ni lui enlever son artillerie, ni l'empêcher de se reformer et de se maintenir dans le Carnatic.

Les Anglais eurent ailleurs des succès plus fructueux. De novembre 1781 à janvier 1782, ils s'emparèrent de Negapatnam et des autres établissements hollandais de la côte de Coromandel, puis de Trinquemalé, le meilleur port de l'ile hollandaise de ‘Ceylan. Les Mahrattes, cependant, étaient en pleine négociation avec le conseil suprême de Calcutta, qui leur offrait une paix avantageuse, et Haïder lui-même, ne comptant plus sur les Fran-

1. Mém.mss. du vicomte de Souillac, aux Archives de la Marine, cités par M.Ch. Cunat, Hist. du bailli de Suffren, p. 86; 1852. — M. de Souillac était gouverneur de l’Ile-

de-France,

476 LOUIS XVL (1781-1782

çais, se disposait à traiter, lorsque enfin arriva dans ces mers un homme décidé à employer toutes les forces de son héroïque génie pour empêcher la puissance anglaise de se raffermir : c’était le baïlli de SUFFREN".

Le nouveau ministre Castries, plus résolu qu'éclairé , n’avait pas vu assez vite la nécessité de réparer le temps perdu par l'envoi de troupes de terre dans l'Inde; mais, du moins, il avait eu Le bon sens d'écouter d'Estaing sur le choix du chef à donner aux forces navales qu’il expédiait en Orient. Le brave amiral recommanda instamment un de ses anciens capitaines de vaisseau, dans lequel il avait reconnu l’étoffe d’un grand chef d'armée. Suffren fut placé à la tête de cinq vaisseaux de ligne? chargés de protéger contre les Anglais l’importante colonie hollandaise du Cap de Bonne- Espérance, puis d'opérer dans les mers indiennes. Une escadre anglaise de cinq vaisseaux de ligne, trois frégates, dix vaisseat x de la Compagnie des Indes, etc., était partie pour la même destnation. La possession du Cap devait être le prix de la course, c les vaisseaux anglais, tous doublés en cuivre, étaient meilleur: voiliers que les nôtres. Suffren rencontre l’ennemi aux îles du Cap Vert, l'attaque audacieusement dans la rade portugaise de Praya (île de San-Yago) {16 avril 1781), jette le désordre dans l'expédition anglaise, gagne les devants, va mettre en défense le Cap de Bonne-Espérance, y laisse des soldats, se porte à l’Ile-de- France, décide son supérieur, le chef d’escadre d’Orves, à tâcher de réparer la déplorable retraite du mois de février passé, et part avec lui pour l'Inde, emportant la meilleure partie de la garnison de l'Ile-de-France, près de trois mille soldats que le zélé gouverneur Souillac leur confie sans ordre du ministère.

L’escadre débute dans les mers de l'Inde par enlever un vaisseau de cinquante. Les vents protégent contre les Français les six vaisseaux de l’amiral Hughes, qui se réfugient dans la rade de Madras, y sont ralliés par trois des vaisseaux que Suffren a combattus à Praya, puis ressortent bravement pour offrir le com-

1. On l'avait appelé le commandeur, puis le bailli, à cause de ses grades succesgifs dans l’ordre de Malte.

2. Sans frégates, faute impardonnable du ministère. Une armée sans troupes

légères! ù

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