SUFFREN
bat. Les Anglais ont neuf vaisseaux contre douze, mais en heaucoup meilleur état que les nôtres. Suffren commande en chef : d'Orves vient de mourir à bord, expiant ainsi noblement des fautes dues à l’affaissement de la maladie. Si Suffren eût été bien secondé, l’escadre anglaise eût été probablement détruite; mais la mollesse ou le mauvais vouloir de la moitié des capitaines, mécontents de se voir commander par un officier moins ancien qu'eux, rend la victoire indécise (17 février 1782). Ces infernales jalousies étaient la honte et le fléau de notre marine. Les Anglais toutefois semblent se reconnaître vaincus en s’éloignant du champ de bataille, et Suffren atteint son but en empêchant Haïder de traiter avec l'ennemi, et en débarquant à Porto-Novo les troupes chargées de coopérer avec le héros musulman ; puis il retourne chercher, sur la côte de Ceylan, lescadre anglaise renforcée de deux vaisseaux. Le même jour que de Grasse est vaincu et pris aux Antilles (12 avril 1782), Suffren livre un second et terrible combat à Edward Hughes : la mauvaise conduite de deux vaisseaux l'empêche d'obtenir un succès complet, et un orage sépare les deux escadres. L’Anglais évite un nouvel engagement. Sur ces entrefaites, Suffren reçoit du ministère l’ordre de retourner à l'Ile-de-France. Sa retraite eût anéanti l'éclatant effet moral de ses exploits. Il désobéit généreusement, quoiqu'il n’ait ni port pour s’abriter , ni gréements pour se réparer, presque plus de munitions ni d'argent. Son génie et le dévouement passionné des matelots, bien étrangers aux indignes calculs de certains de leurs chefs, suppléent à tout.
Ce r’était plus néanmoins en vue d’un honteux abandon que le ministre avait voulu rappeler Suffren à l'Ile-de-France : c'était afin de concentrer une force imposante dans cette île, choisie comme point d'attaque. Le ministre avait pris une résolution qui, trois ans plus tôt, aurait eu des résultats immenses : il envoyait dans l’Inde un homme dont le nom fascinait encore toutes les imaginations et eût pu valoir une armée, le fidèle compagnon de Dupleix, Bussi-Castelnau. Bussi, nommé commandant en chef, arriva à l’Ile-de-France le 31 mai 1782 et s’y arrêta pour attendre
1. Le lendemain du combat naval (18 février }, Tippou-Saëb, fils de Haïder-Ali, avait détruit un corps anglo-indien dans le Tandjaour.
les renforts promis par le cabinet de Versailles. Mais il y eut du malheur ou de l’imprudence dans les mesures adoptées : deux convois considérables, trop faiblement escortés, furent pris au sortir de la Manche ou rejetés vers les ports de France (décembre 1781 — avril 1782). Bussi, malade, dévoré d’impatience et d'inquiétude, envoya provisoirement à Suffren tout ce dont il pouvait disposer, deux vaisseaux, une frégalie et quelques soldats.
Suffren, venait d’avoir un troisième choc contre l’amiral Hughes. Aussi mal secondé sur terre que sur mer, il avait pressé en vain le commandant des troupes débarquées de reprendre la clef du beau pays de Tandjaour, Negapatnam, enlevé par les Anglais à la Hollande. Ce commandant avait mieux aimé s’emparer de Goudelour, place mal située et qui n’offrait qu’une simple rade foraine, et Suffren s'était résolu d’assaillir lui-même Negapatnam avec le concours de Haïder-Ali. Il fallait auparavant battre l’escadre anglaise qui couvrait cette place. Suffren l’attaque avec vigueur ; onze vaisseaux contre onze mieux équipés ; Car le capitaine du douzième vaisseau français, un peu avarié, déserte honteusement la ligne de bataille. Un autre capitaine, dont le vaisseau de soixante-quatre est aux prises avec un anglais de soixante-quatorze, amène son pavillon : deux de ces officiers bleus", que dédaignait la vanité des officiers du Grand-Corps, s’élancent vers leur lâche commandant, le forcent de faire relever le pavillon, font continuer le feu et sauvent Le navire. L’ignominie de ce capitaine est bien effacée par l’héroïsme de Cuverville, qui soutient, avec un bâtiment de cinquante canons, l’effroyable feu de deux vaisseaux de soixante-quatorze et de soixante-quatre, et, haché lui-même, désempare le plus fort de ses ennemis. Quant à Suffren , il est digne de lui-même, c’est tout dire. Il se multiplie, assaillant tour à tour l'ennemi ou couvrant nos vaisseaux en péril. Une partie de l’escadre anglaise a molli : Hughes se retire, mais il regagne le mouillage de Negapatnam, et Suffren n’est pas assez complétement vainqueur pour effectuer son projet (6 juillet 1782). Il se dédommage par la reprise de l’autre établissement hollandais, Trinquemalé, et conquiert enfin un excellent port dont la
1. Officiers de port, employés comme auriliaires avec brevet pour Ja campagne.