SUFFREN
possession change tout à fait la situation des deux partis dans ces mers (25-31 août). Edward Hughes arrive trop tard au secours : il ne trouve, à la vue de Trinquemalé perdu, qu’une quatrième bataille (3 septembre). Treize vaisseaux de ligne français, deux de cinquante et quarante canons, et trois bâtiments légers, attaquent douze vaisseaux de ligne et six bâtiments légers. Toujours mêmes fautes, ou plutôt même trahison. Sufflren, un moment abandonné au centre du combat, avec deux vaisseaux contre cinq ou six, voit tomber sous un ouragan de fer son grand mât et son pavillon amiral. Un hurra de triomphe s’élève du vaisseau amiral anglais. « Des pavillons ! des pavillons ! » s’écrie Suffren ; « qu’on en mette tout autour du Héros! ! » L’équipage tout entier, partageant l’héroïsme désespéré de son chef, vomit les boulets et la mitraille par tous les sabords : trois vaisseaux anglais sont criblés, hachés par ce furieux effort; l'avant-garde française dégage enfin son amiral, et les Anglais battent en retraite à la nuit.
Cette journée sanglante retarda les projets des Anglais contre Goudelour; mais elle eût dû avoir bien d’autres conséquences. Le chef de l’odieuse cabale qui avait failli causer la perte de Suffren se rendit à demi justice en demandant à repartir pour la France avec ses complices, et l’escadre en fut enfin purgée; mais le mal qu’ils avaient fait paraissait irréparable. Ils avaient empéché Suffren de fixer la fortune. Les forces françaises diminuaient : deux de nos vaisseaux se perdirent par des accidents de mer; les Anglais, au contraire, reçurent cinq vaisseaux de renfort, et les Hollandais, dont nous avions sauvé ou recouvré les colonies, ne aous portaient aucun secours : une escadre de sept vaisseaux restait immobile à Batavia; un autre armement, au Cap! Les chefs hollandais étaient paralysés par l’incurable pertfidie du stathouder, que le parti républicain avait affaibli sans l’abattre.
Les vents, si souvent favorables à nos rivaux, vinrent cette fois à notre aide. Un ouragan désempara l’escadre ennemie, au moment où elle faisait voile de Madras pour Bombay (15 octobre), et la mit hors de combat pour plusieurs mois.
1, Nom de sou vaisseau
Suffren ne put profiter du malheur d'Edward Hughes : il avait donné rendez-vous à Bussi en rade d’Achem (île de Sumatra), pour revenir ensemble attaquer Madras, de concert avec Haïder- Ali; mais les troupes, qui avaient enfin rejoint Bussi à l’Ile-de- France, étaient tellement ravagées par une épidémie, et les vaisseaux qui les convoyaient se trouvaient en si mauvais état, que la jonction de Bussi et de Suffren, au lieu de se faire à Achem en novembre, ne put s’opérer que le 10 mars 1783 sur la côte de Ceylan. Dans cet intervalle avait eu lieu un bien funeste événement : un des plus fiers et des plus profonds génies qu'’ait enfantés l'Orient avait disparu de ce monde : Haïder-Ali n’était plus (7 décembre 1782). Coup terrible pour la cause française et pour Suffren ! Ces deux grands hommes s'étaient compris et comptaient entièrement l’un sur l’autre.
Bussi et Suffren n'avaient plus qu'à soutenir de tous leurs cfforts le fils de Haïder, Tippou-Saëb, héritier, sinon de son génie, au moins de son courage et de sa haine contre l’Angleterre. Mais la situation était bien changée lorsque Bussi débarqua à Goudelour, le 15 mars 1783, avec deux mille cinq cents soldats. Tippou, qui, au moment de la mort de son père, achevait d’enlever le Tandjaour aux Anglais, avait été obligé d'abandonner cette belle conquête et de quitter le Carnatic pour voler au secours des possessions maïssouriennes de l’ouest. Les Anglais, tranquilles du côté des Mahrattes, qui venaient de conclure définitivement la paix à la nouvelle de la mort de Haïder, avaient dirigé de Bombay une puissante diversion contre les provinces maïssouriennes de Malabar et de Canara. Presque toute cette côte était rapidement tombée en leur pouvoir, et l’intérieur du Maïssour était entamé. Tippou, en marchant vers le Malabar, n'avait pu laisser qu'une dizaine de mille hommes en Carnatic pour tenir Ja campagne avec les Français. Bussi, très-inférieur en forces aux Anglais, ne tira peut-être pas même tout le parti possible de ce qu'il avait de ressources : vieilli, tourmenté par la goutte, affaibli par les suites de l'épidémie qui l'avait atteint à l'Ile-de-France, ce n'était plus l’éclatant et infatigable compagnon de Dupleix : il ne lui restait plus guère que son courage. Il se laissa refouler sur Goudelour par le général anglais Stuart, qui avait, à la vérité,