SUFFREN ET BUSSI
près de vingt mille soldats réguliers, dont quatre mille Anglais, contre neuf à dix mille, dont deux mille deux cents Français.
Le 13 juin, un furieux combat fut livré sous les murs de Goudelour. Devant le canon, Bussi se retrouva. Incapable de se tenir à cheval, il se fit porter partout en palanquin au plus fort du péril. Les Anglais perdirent mille à douze cents hommes et ne purent forcer les lignes fançaises. Durant la nuit, cependant, sur la nouvelle que l’ennemi allait mettre en batterie des masses d'artillerie, Bussi fit évacuer les dehors de la place et se renferma dans Goudelour. La place se trouva bloquée entre l’armée de Stuart et l’escadre d'Edward Hughes, enfin revenu de Bombay.
Elle ne le fut pas longtemps. Dès le lendemain du combat, les sentinelles du rempart signalèrent Suffren au large. Le 16 juin, par de savantes évolutions, Suffren parvint à écarter l’escadre anglaise et à se mettre en communication avec Goudelour. Les denx escadres manœuvrèrent quatre jours encore en vue de la ville et des deux armées. Ce fut le 20 seulement qu’elles engagèrent leur cinquième bataille depuis seize mois! Les Anglais avaient à la fois la supériorité du nombre et celle de l’armement : seize vaisseaux de ligne et deux de cinquante, contre treize vaisseaux de ligne, deux de cinquante et un de quarante. Mais, ce jour-là, tous firent leur devoir à bord de notre flotte. Sur l’ordre de Suffren, tous nos vaisseaux approchèrent l'ennemi à portée de pistolet. Ce fait suffit pour faire entrevoir tout ce que la journée eut de terrible. Parmi tant d'incidents tragiques et glorieux, il faut citer l’héroïsme du Flamand, vaisseau de cinquante, qui, après avoir beaucoup souffert et perdu son capitaine dès le commencement de l’action, attaque et force à la retraite un vaisseau de quatre-vingts qui voulait couper notre ligne. Les Anglais plient, serrés de près, sous les volées incessantes de l’artillerie qui les désempare : les ténèbres viennent couvrir leur retraite; l’amiral Hughes échappe à un nouveau combat par la supériorité de sa marche, et va se réfugier à Madras. Suffren reparaît triomphant le 23 juin devant Goudelour et débarque les garnisons des vaisseaux, aux cris d’allégresse de l’armée, qui réclame l'attaque des lignes anglaises dès le lendemain. On reproche à Bussi d’avoir hésité et de n’avair autorisé, le 24
qu'une sortie partielle, qui fut mal conduite et que l'ennemi repoussa. Malgré ce petit succès, coupée d’avec la mer, ayant en face d’elle une garnison renforcée et pleine d’ardeur, harcelée sur ses derrières par plusieurs milliers de cavaliers maïssouriens qui lui coupaient les vivres, l’armée anglaise était très-compromise. Sa défaite ne paraissait qu’ajournée. Les nouvelles étaient excellentes pour les Français. Des convois français et hollandais allaient arriver de l'Ile-de-France. Tippou-Saëb, digne de son père, venait de prendre dans Bednore le gros des forces anglaises qui avaient ravagé le Malabar avec une cruauté et une rapacité indignes d’une armée civilisée. Notre cause se relevait dans l'Inde. Tout pouvait se réparer encore.
Sur ces entrefaites, le 29 juin, une frégate anglaise apporte à Suffren et à Bussi une autre nouvelle. La paix était conclue; l'Inde restait définitivement aux mains de l'Angleterre en compensation de l'Amérique perdue ‘ !..
De 1779 à 1781, l'Autriche et la Russie avaient fait quelques tentatives pour offrir leur médiation aux puissances belligérantes; tentatives sans résultat, l'Angleterre ayant décliné toute négociation où les colonies rebelles seraient admises : Joseph IT et Catherine, qui rêvaient ensemble le partage de l’empire othoman, ne souhaitaient sans doute pas bien sincèrement que la paix rendît aux puissances maritimes le loisir de traverser leurs projets; mais la Russie suivait son inclination à se mêler de tout, et l'Autriche tendait à renouer ses vieilles relations avec l’Angleèrrer
Le vieux Maurepas mourut, sur ces entrefaites {14 novembre
1. Sur les campagnes de l’Inde, V. Hist. du bailli de Suffren, par Ch. Cunat; Rennes, 1852. — Hist. de la fondation de l'empire anglais dans l'Inde, par Barchou de Penhoën, t. IT, liv. X-XI. — Le dernier des grands marins de l’ancienne France lut blessé mortellement en duel, le 8 décembre 1788, par un courtisan, le prince de Iirepoix, dont il avait traité les neveux, officiers de marine, avec une sévérité méri tée, La cause de sa mort fut tenue cachée. — V,. Ch. Cunat, p. 345.
2. Joseph IT essaya même de détacher l'Espagne de la France en lui offrant de lui faire rendre Gibraltar (août 1780). Charles III repoussa loyalement cet appât. — Soulavie, Mém. du règne de Louis XVI, t. V, p. 59, d’après un mémoire trouvé dans les papiers de Louis XVI. — Suivant W. Coxe (Hist. d'Espagne sous les Bourbons, 3. V}), le cabinet espagnol aurait été moins scrupuleux et eût volontiers traité, si Ps Anglais eussent offert sérieusement Gibraltar,