NÉGOCIATIONS
1761), ayant fait tout le mal qu’il pouvait faire à la France, en abattant Necker après Turgot. Sa mort, qui, plus tôt arrivée, eût été un grand bien, ne fut qu’un événement insignifiant : les choses furent après lui ce qu’elles eussent été, lui vivant. Personne ne le remplaça complétement auprès du roi : la principale influence passa toutefois au ministre des affaires étrangères, Vergennes, qui hérita du titre de chef du conseil des finances. Vergennes, loin d’être capable de porter le fardeau de premier ministre, n’était pas même à la hauteur des grandes circonstances dans son ministère particulier. On ne tarda pas à en faire l'épreuve.
Au mois de mars 1782, dans les derniers jours du cabinet de lord North, ce ministre, ployant sous les revers de la campagne précédente, avait envoyé un agent à Paris pour sonder le gouvernement français. Les pourparlers furent continués au nom du nouveau cabinet qui remplaça lord North, et qui, cependant, prenant le contre-pied du ministre déchu, avait songé d’abord à traiter avec l'Amérique et la Hollande, en continuant la guerre contre la maison de Bourbon. Égalemént repoussé à Paris par l'illustre plénipotentiaire des États- Unis, par Franklin (15 avril), et en Amérique par le congrès même (mai), le ministère anglais se résigna à entamer à Paris une négociation simultanée avec la France, l'Espagne, l'Amérique et la Hollande. Louis XVI, ou plutôt M. de Vergennes, dans une note à l’envoyé anglais, accepta pour base le traité de Paris, sauf les changements dont on conviendrait, entre autres points, relativement aux Indes-Orientales, à l’Afrique, à la pêche de Terre-Neuve et à un traité de commerce. Il ne parlait pas spécialement des Antilles. Ce point de départ était faible et promettait peu : accepter pour base le déplorable traité de 1763!
La modification survenue dans le ministère anglais, la retraite de M. Fox et de ses amis (fin juin 1782) ne changea pas la marche de la négociation. Les intérêts de la France y furent bien mollement soutenus. Le plus vif et le plus long débat porta sur ceux de l'Espagne. Charles I réclamait opiniâtrément Gibraltar. L’Angleterre défendit la citadelle du grand détroit par la diplomatie comme par les armes; néanmoins le principal ministre, lord Shelburne, finit par se montrer disvosé à céder, mais au prix de la
restitution de Minorque et des Florides et d'énormes concessions dans les Antilles; puis il s’effraya d'abandonner Gibraltar, mème pour une telle rançon, et offrit à la place la cession de Minorque et des Florides. L'Espagne accepta.
Il n’y eut avec le cabinet français de difficulté grave que su un point, sur l’île de la Dominique. Louis XVI, poussé par quelques-uns des ministres, notamment par Castries, montra d’abord quelque fermeté. Jamais on n’eût dû céder sur cette question. La Dominique, si heureusement conquise, n’avait d'importance que comme position offensive contre les riches îles de la Guadeloupe et de la Martinique. Lord Shelburne refusa d’y renoncer. Il fallait accepter son refus et faire une dernière campagne. Toutes les chances étaient pour nous. Une immense flotte franco -espagnole se rassemblait à Cadix pour opérer au commencement de 1783. D’Estaing, le chef favori du soldat et du matelot, enfin rappelé à la tête de nos armées, allait commander soixante-six vaisseaux de ligne et vingt-quatre mille soldats de débarquement, avec La Fayette pour major-général. Cet ouragan d'hommes et de vaisseaux devait fondre d’abord sur la Jamaïque, puis remonter au Canada et à Terre-Neuve, et une escadre de dix vaisseaux devait se détacher pour les Indes-Orientales. La Hollande, s’arrachant aux intrigues du stathouder, était enfin en mesure de prendre part sérieusement à la guerre d’Asie. L’Angleterre n'avait pas les forces nécessaires pour repousser un si terrible choc, et tout semblait lui annoncer de grands revers dans l’Inde et peut-être la perte de ce qui lui restait en Amérique, îles et continent".
Lord Shelburne connaissait les périls de l'Angleterre, mais il connaissait le désir immodéré de paix qu'avait laissé transpirer M. de Vergennes?. Il eut gain de cause! Louis XVI consentit à restituer la Dominique, et George IIT annonça au parlement britannique l’espoir d’une prochaine paix.
Un incident faillit tout renverser. A la fin de novembre, les
1. Mém. de La Fayette, t. Il, p. 3 et suiv. — Soulavie, Règne de Louis XVI, t. V p. 12-26. — Flassan, t. VII, p. 362.
2. « Si votre cour eût moins annoncé le désir de terminer la guerre, elle au rait obtenu de nous de plus grands sacrifices. » Paroles de lord -Shelburne à
M. de Bouillé, citées dans le Mémoire au roi, ap. Soulavie, Règne de Louis XVI, top. TE