PAIX AVEC L'ANGLETERRE
L’Angleterre rend à la France, dans les Antilles, l’île de Sainte- Lucie et renonce à Tabago. La France rend la Grenade et les Grenadins, Saint-Vincent, la Dominique, Saint-Christophe, Nieves, Montserrat. L’Angleterre renonce au Sénégal et à ses dépendances (Podor, Calam, Arguin, Portendick), et restitue Gorée, que les Français avaient évacuée pour se concentrer à Saint-Louisdu-Sénégal et que les Anglais avaient occupée. La France garantit à l'Angleterre le fort Saint-James et la Gambie. Les Anglais ont la liberté de faire la traite de la gomme, de l’embouchure de la rivière Saint-Jean jusqu’à Portendick. L’Angleterre restitue Pondichéri et Karikal avec cession d’un petit territoire alentour; elle rend Mahé; elle rend Chandernagor, « avec la liberté de l’entourer d’un fossé pour l’écoulement des eaux » (quelle grâce!...), et les comptoirs français d’Orixa, de Surate, etc. Elle promet aux Français le rétablissement du libre commerce, tel que le faisait l’ancienne Compagnie française des Indes. « IL est convenu que si, dans le terme de quatre mois, les alliés respectifs {dans l'Inde) n’ont pas adhéré à la présente pacification ou fait leur accommodement séparé, il ne leur sera plus donné aucune assistance directe ou indirecte. »
C'était l'abandon complet du sultan de Maïssour!.
L’Angleterre consent à l’abrogation de la défense de fortifier Dunkerque et de rétablir le port. L’affront des vieux jours de Louis le Grand est du moins effacé par la France rajeunie.
Les deux couronnes conviennent de conclure un traité de commerce avant le 1° janvier 1786 ?.
L’Angleterre cède Minorque et les deux Florides à l'Espagne L'Espagne rend les îles de Bahama.
La Hollande cède Negapatnam et promet de ne pas gêner la navigation anglaise dans les mers orientales (mers des îles à épices), si longtemps monopolisées par les Hollandais ©.
Malgré tout ce qu’on pouvait dire sur cette paix, qui ne réparait pas suffisamment les calamités de 1763, la France avait
1. Tippou-Saëb continua bravement la lutte et obtint une paix honorable.
2. Tous les exemplaires du traité furent rédigés en français, « sans tirer à conséquence. »
3. V. les traités dans l’Hist. des troubles de l'Amérique anglaise, par Soulès, t. IV, pièces.
accompli une bien grande œuvre : la philosophie du xvni siècle avait eu sa croisade, plus heureuse que celles du moyen âge. Il en sortait un phénomène nouveau dans le monde politique. Jusqu'ici l'on n'avait guère vu extirper radicalement l’aristocratie que par le despotisme : l'aristocratie, c’est-à-dire la liberté de quelquesuns, se perdait dans l'égalité de la servitude. Quand cette liberté partielle, disons-le en passant, disparaît de telle sorte que la liberté ne soit plus nulle part, nous ne voyons pas ce qu'y gagne la dignité ni le progrès du genre humain. L'Amérique donnait le premier grand exemple contraire : l'exemple de la liberté dans l'égalité, de la vraie démocratie, succédant à la liberté aristocratique; première et triomphante application de la théorie du droit selon le xvmf siècle. Ailleurs, sur un sol moins préparé et formé d'éléments plus complexes, cette théorie, rapportée d'Amérique aux lieux de son origine par nos chevaliers de la liberté, exigera de bien plus terribles efforts et n’obtiendra que des succès bien plus disputés et plus douloureux, dans son œuvre dix fois renversée et dix fois recommencée !.…
La France avait accompli les devoirs de sa mission providentielle : ses intérêts moraux, les intérêts de sa gloire et de ses idées, étaient satisfaits. Les intérêts de sa puissance matérielle avaient été mal défendus par son gouvernement; le seul avantage solide qu'elle eût obtenu, c'était d’avoir ôté aux Anglais Minorque, ce frein de Toulon, bien plus dangereux pour nous dans leurs mains que Gibraltar. La raison sérieuse alléguée par Vergennes pour hâter la paix avait été l’état des finances. Dès le 27 septembre 1780, il écrivait au roi que « la situation. alarmante semblait ne laisser de ressource que la paix la plus prompte. » Necker avait relevé encore une fois le crédit public au commencement de 1781, par un coup d'éclat dont nous reparlerons, et il eût encore trouvé les moyens de soutenir la campagne de 1783; mais la funeste cabale qui avait renversé Turgot n’avait pas tardé d’abattre Necker à son tour, et Vergennes avait été un des membres les plus actifs de cette cabale. La rechute des finances était donc sa condamnation.
«Les dépenses, disait-il au roi, sont un abime qu’on ne peut sonder !, »
1. Flassan, t. VII, p. 261. — L'Angleterre était, de son côté, dans une extrême