LIGUE CONTRE NECKER
chevêché d’amicales relations dont Paris s’étonnait fort. Quant aux parlements, ils avaient cessé d’être favorables depuis que Necker avait manifesté le dessein dé rétablir l'égalité, c’est-à-dire l'équité, dans la perception des vingtièmes', et qu’ils avaient pu pressentir en lui un adversaire des priviléges, quoique bien timide en comparaison de Turgot.
L'automne de 1780 avait vu la guerre sérieusement déclarée entre Necker et Maurepas, dont la légèreté maligne savait trouver de la persévérance quand il s’agissait de défendre sa position. Necker avait eu d’abord l’avantage. Le Compte rendu marqua le terme de ses succès. Le roi, assailli d’une nuée de remontrances, de critiques, de pamphlets, qu’on faisait arriver jusqu’à lui sous toutes les formes, commença de s’effrayer de ce qu’il avait laissé faire et se demanda si on n’allait pas véritablement à la ruine de la monarchie en révélant le secret des finances et en entamant ! système administratif de Richelieu et de Louis XIV. Vergennes seconda les épigrammes de Maurepas par de lourds mémoires au roi, qui expriment la quintessence de l’absolutisme et manifestent les illusions dont se berçaient encore les hommes du passé. 1] s’efforçait d’y démontrer le danger de laisser « la plus délicate des administrations du royaume dans les mains d’un étranger, d’un républicain et d’un protestant. — Il n’y a plus de clergé, ni de noblesse, ni de Tiers-État en France; la distinction est fictive et sans autorité réelle. Le monarque parle: tout est peuple, et tout obéit. M. Necker ne paraît pas content de cette heureuse condition. Il s’est engagé une lutte entre le régime de la France et le régime de M. Necker. » Vergennes termine assez adroitement en représentant comme une grave offense au roi la prétention qu'étale Necker de fonder le crédit sur la moralité du ministre des finances, et non sur la parole royale?.
Sur ces entrefaites, un autre mémoire dans un sens opposé, celui que Necker, en 1778, avait présenté au roi pour le décider
1. Le parlement de Rouen avait résisté aux modifications des vingtièmes avec une opiniâtreté qui avait été jusqu’à la démission collective, si sévèrement défendue par l’édit de rétablissement des parlements. Cette démission, toutefois, n’eut pas de suites. — V. Hist. du parlement de Normandie, par M. Floquet, t. VII, p. 63. — Le parlement de Grenoble avait fait aussi beaucoup de bruit.
2. V. les mémoires dans Soulavie, Règne de Louis XVI, t. IV, p. 149, 206,
à l'établissement des administrations provinciales, fut imprimé clandestinement par Maurepas. L'esprit de cette pièce montrait que les craintes de Vergennes sur le prétendu républicanisme de Necker étaient bien chimériques; mais, en même temps, les idées et les expressions du directeur des finances étaient de nature à exaspérer ses adversaires et à soulever la partie de la magistrature qui hésitait encore. D'une part, il formulait des maximes d’absolutisme, tout comme Vergennes, seulement d’absolutisme employé au service du progrès : « C’est le pouvoir d'imposer, disait-il, qui constitue essentiellement la grandeur souveraine, » érigeant ainsi en principe cet arbitraire royal qui avait toujours été contesté en droit, quoique subi en fait. D'une autre part, après avoir flétri le régime confus, abusif, presque ridicule des intendants, il atlaquait les parlements, « comme tous les corps qui veulent acquérir du pouvoir en‘parlant au nom du peuple.. Bien qu'ils ne soient forts ni par l'instruction ni par l’amour du bien de l’état, ils se monireront dans toutes les occasions, si longtemps qu’ils se croiront appuyés de l’opinion publique. Il faut leur ôter cet appui... Il faut soustraire aux regards continuels de la magistrature les grands objets d’administration… par une institution qui, en remplissant le vœu national, convienne également au gouvernement (les administrations provinciales) !.»
On peut juger quel orage cette révélation due à un abus de confiance excita dans le parlement : l’impétueux d’Éprémesnil éclata en déclamations furibondes; des magistrats plus graves proposèrent de décréter, pour attentat aux lois de l’état, le ministre qui conspirait l'abolition de l'enregistrement parlementaire. « Il fallut que Louis XVI dît au premier président qu'un mémoire destiné au roi seul ne pouvait être l’objet des recherches du parlement. Ce corps se dédommagea en refusant d'enregistrer l’édit de création d’une assemblée provinciale (celle de Moulins) et en
1. V, le mémoire de Necker, ap. Soulavie, Règne de Louis XVI, t. IV, p. 121, avec les remarques de Louis XVI. Le roi s’y montre fort hésitant, fort timide, penchant fort pour les formes anciennes, moins assuré que Necker du droit absolu d'imposer. Il n'ose accepter l’idée de faire disparaître les pays d'États et leurs dons gratuits sous le régime uniforme des administrations provinciales.