MOUVEMENT D'OPINION
catastrophe vers laquelle on marchait, mais il ne l’eût que reculée : il n’avait ni le caractère ni les vues qui eussent pu la prévenir, en admettant que la prévenir fût possible, et, s’il les avait eus, le roi l’eût abandonné comme Turgot.
Quoi qu'on ait pu dire de sa vanité et de ses faiblesses, Necker a été du petit nombre des hommes politiques qui ont aimé le pouvoir comme moyen et non comme but, et qui ont toujours identifié leur ambition personnelle à l'intérêt général. Cela suffit à l’honneur de sa mémoire,
Un conseiller d'état, Joli de Fleuri, fut appelé, malgré lui, au vérilleux héritage de Necker. Il visait au ministère de la justice. Le garde des sceaux Miromesnil le poussa aux finances pour l'y compromettre et n'avoir plus à craindre sa rivalité ailleurs. Maurepas lui força la main. Il ne prit que le titre de conseiller au conseil royal des finances, ne s'installa pas à l’hôtel du contrôle-général et affecta de se donner comme l’admirateur et le continuateur de Necker, qu’il alla visiter dans sa populaire retraite de Saint-Ouen. Ceci en dit plus que tout sur la puissance qu'avait conquise l'opinion : Joli de Fleuri pensait tout bas le contraire de ce qu’il manifestait tout haut; mais il sentait l’impossibilité de maintenir le crédit S'il s’avouait l'adversaire du système de Necker.
Si la réaction se déguisait dans les finances, elle venait de se révéler ailleurs par un coup d’une inconcevable folie. Un règlement arrêté malgré le ministre de la guerre, M. de Ségur, trois jours après la chute de Necker (22 mai 1781), décida que tout sujet proposé pour le grade de sous-lieutenant devrait dorenavant faire preuve de quatre générations de noblesse paternelle, à moins qu’il ne fût fils de chevalier de Saint-Louis! Toute la bourgeoisie aisée, tous les fils de familles non nobles vivant noblement, c’est-à-dire vivant de la propriété territoriale ou de professions libérales, et jusqu'aux enfants d’aïeux anoblis depuis un siècle au moins, se trouvaient ainsi exclus de l’armée, à moins
1. Parmi les plans d'améliorations qui disparurent avec lui, on remarque le projet d’indemniser les victimes des erreurs judiciaires, les citoyens accusés injustement. — Soulavie, t. IV, p. 184. — Necker aussi connut la tristesse de Turgot, la tristesse de l'homme d’état qui se voit arracher des mains Le bien d’un peuple!
de commencer par porter le mousquet comme simples soldats, condition qui, d’après le mode de formation de l’armée, était envisagée tout autrement qu’elle ne l’a été depuis 1792. C’est-àdire qu’on rendait l’armée, après Voltaire et Rousseau, bien plus féodale que sous Louis XIV, et même qu’à l’époque de sa création au xv° siècle ! Ni Chevert, ni les fils des ministres de Louis XIV, n'auraient pu être sous-lieutenants en 1781 '; pas plus, au reste, que Bossuet ou Massillon n’eussent été évêques, car il en était des mitres comme des épaulettes, bien qu’on n’eût pas fait là-dessus de règlement officiel. Le roi était décidé à faire des bénéfices, depuis le plus modeste prieuré jusqu’à la plus riche abbaye et à la crosse épiscopale, l'apanage exclusif de la noblesse?.
La monarchie ne pouvait se porter d'atteinte plus profonde à elle-même. Elle exaspérait à la fois la bourgeoisie entière et une classe redoutable de l’armée, les sous-ôfficiers, qui sentaient qu’on allait les murer, par le fait, dans leur humble condition, quoiqu’on n’eût pas aboli en droit l'exception qui les rendait aptes à devenir officiers de fortune. Bourgeois et sergents se souvinrent de l’offense faite à la roture, quand ils se donnèrent la main au pied des murs de la Bastille.
Le jour même de la nomination de M. de Fleuri aux finances (25 mai), la seconde édition de l'Histoire philosophique des deux Indes, de l'abbé Raïnal, édition plus hardie que la première et signée de l’auteur, fut condamnée par le parlement. Rainal fut obligé de quitter la France. La Sorbonne avait récemment voulu inquiéter Buffon pour son dernier chef-d'œuvre, les Époques de la Nature : il avait fallu que la cour intervint pour qu’on laissât en repos l’illustre vieillard. L'assemblée du clergé, en 1780, avait renouvelé ses plaintes contre la tolérance et ses demandes de persécutions contre les philosophes et les protestants : elle avait imploré du roi une nouvelle loi qui réprimât les abus de l’art
1. Auparavant, les grades militaires étaient déjà censés réservés aux gentilshommes, mais on se contentait de certificats de complaisance, et tout homme vivant noblement était admis sans peine. — V. le règlement ap. Anciennes Lois françaises, &. XXVIT, p. 29. — L'année suivante, le ministre de la marine Castries protestait dignement en faisant recevoir dans la marine royale les capitaines au long cours, suivant le projet de Choiseul, — V. Hist. de la dernière guerre, t. III, p. 460.
2. V. des détails curieux dans les Hém. de Mme Campan, t. Il, p. 236.