Monthion, Ministres des finances, p
prétendaient que l’État payât leurs dettes; mais il n’était propre qu'à une résistance passive contre le mal, quand il eût fallu le hardi génie des plus grandes entreprises. Bientôt il se brouilla avec Vergennes, par suite d’une brouille entre celui-ci et Miromesnil. Vergennes le desservit auprès du roi, qui acheta Rambouillet 14 millions au duc de Penthièvre, sans en dire un mot au ministre des finances. Louis, si économe dans sa vie privée, était gagné à son tour par le vertige de ce qui l’entourait. D’Ormesson voulait répondre à ce manque de confance par sa démission. Sa femme pleura. Il resta et laissa échapper l’occasion d’une honorable retraite, pour tomber, peu de jours après, d’une lourde et légitime chute. Ses tentatives d'emprunt avaient échoué : ne sachant où trouver de l'argent, il perdit la tête et se lança tout à coup dans l'arbitraire : il cassa, sans aucun prétexte, le bail des fermes, si bien réglé par Necker, et mit les fermes en régie. Peu de temps auparavant, il avait obligé la caisse d’escompte, créée par Turgot, conservée et développée par Necker, à prêter secrètement 6 millions au Trésor. Le secret transpira. Les porteurs de billets accoururent en foule à la caisse. Elle ne put rembourser". D’Ormesson l’autorisa à suspendre pour trois mois le paiement en numéraire des billets au-dessus de 300 livres, et donna cours forcé aux billets. La panique se répandit : l’argent se resserra; le paiement des arrérages de rentes faillit être suspendu.
On ne pouvait garder d'Ormesson. Castries, dans un mémoire très-pressant, conjura le roi de rappeler Necker. Il y soutenait que Necker seul pourrait faire accepter du public l’impôt après l'emprunt, et qu’avec d’autres, on serait infailliblement poussé, de désordre en désordre, jusqu’à la banqueroute générale?. Le roi répondit que, « d’après la manière dont Necker l'avait quitté, » il ne pouvait plus se servir de lui. On lui parlait du salut de son État ; il répondait par des susceptibilités puériles.
Necker écarté, il fut question de Foulon, personnage détesté du peuple de Paris, qui lui réservait une fin terrible’. Sa réputation
1. Ses administrateurs avaient engagé la meiïlleure part de son numéraire dans des opérations étrangères à sa vraie destination, ce qui fit que les 6 millions suf firent à l’épuiser. — V. Mém. de Mirabeau, t. IV, p. 221.
2. V. le mémoire dans Soulavie, t. IV, p. 274. 3. Ex-intendant des finances, massacré après la prise de la Bastille.
était telle, qu’on disait que le ministère de l’abbé Terrai allait renaître. Foulon ne fut point admis. Le roi repoussa aussi l’archevêque de Toulouse, l’ambitieux et remuant Loménie de Brienne’, Louis ne se souciait point de prélats, et surtout de prélats n° croyant pas en Dieu, comme il le dit lui-même.
Une intrigue conduite par Vergennes, avec le concours des amis de la reine et du comte d'Artois, fit agréer au roi un troisième candidat ; c'était l’intendant de Valenciennes, un des hommes les plus spirituels, mais certainement l’homme le plus taré qu'il y eût dans l’administration, ce CALONNE qui s’était signalé par tant d’effronterie dans l’affaire de La Chalotais, et qui ne s’était certes pas moralisé depuis. Prendre Calonne après avoir renvoyé Turgot et Necker, c'était faire comme un malade désespéré, qui appelle un audacieux charlatan après avoir donné congé aux médecins (2 novembre 1783)?. ss
Avant de résumer ce ministère de l’agonie, jetons un moment les yeux sur l’état des mœurs et des idées dans les derniers jours qui précèdent la grande catastrophe. Nous avons sondé, analysé, autant qu’il a dépendu de nous, les origines morales du nouveau monde qui commence en 1789. Notre récit s'arrête au seuil de ce monde. Il nous reste à indiquer les dernières modifications qui séparent l'incubation de l’éclosion, Voltaire et Rousseau de la Révolution ; modifications dont la plus considérable consiste dans un
1. Brienne ne visait pas au titre de contrôleur-général, incompatible avec sa robe, mais à l'entrée du conseil, d’où il eût pris la haute main sur les finances par ses connaissances économiques et administratives.
2. Le contraste entre l'opinion et le gouvernement s’accusait de plus en plus. Pendant le ministère de d’'Ormesson, un arrêt du conseil, du 24 juin 1783, avait accordé de nouveaux encouragements à la traite des noirs, et cela au moment où l'abolition de lesclavage commençait à entrer non plus seulement dans les vagues espérances, mais dans les projets positifs des esprits avancés; où La Fayette, dans son voyage en 1784, en exprimait le vœu aux États-Unis du Sud et entreprenait à ses frais, à Cayenne, une expérience sur l’affranchissement graduel des noirs, aux applaudissements de Washington. « Plût à Dieu, lui écrivait cet illustre ami, « qu’un semblable esprit vint animer tout le peuple de ce pays! Une émancipa- « tion subite aménerait, je crois, de grands maux; maïs, certainement, elle pour-: « rait, elle devrait être accomplie graduellement par l'autorité législative. » Lettre du 10 mai 1786, ap. Mém. de La Fayette, t. I, p. 157. — Le vœu de Washington, réalisé ailleurs, est malheureusement bien loin de sa réalisation dans la patrie de
ce grand homme, et il pourra en coûter cher à l'Amérique de ne l'avoir point écouté!
Bosselman se
RUE ANTOIN
Pubhe par lune, a Paris