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LA REINE. LA COUR. LA NOBLESSE

amis de la reine, et à la noblesse en général qu’à la cour. La bourgeoisie commente avec amertume les chiffres du Compte rendu, la somme des pensions, celle des dépenses de la cour, des apanages princiers, chiffres qui sont devenus une condamnation depuis qu’ils ne sont plus une promesse de réforme; elle s’irrite plus âprement encore dela trop fameuse ordonnance sur les grades militaires. Quant aux paysans, la corvée abolie et sitôt rétablie, l’idée d’abolition des droits féodaux et celle d’abolition de la gabelle, lancées au milieu des essais de Turgot, ont porté l'agitation au fond de la plus humble chaumière. La masse lourde et profonde des campagnes s’ébranle sourdement dans l’attente prochaine de ce jour de réparation, de ce jour du jugement sur terre, invoqué si souvent en vain par leurs pères dans les révoltes mystiques du moyen âge, et près de se lever enfin. Les campagnes sont prêtes à suivre dès que la bourgeoisie aura donné le signal.

Cette absorbante avidité de la noblesse, qui excite à un si haut degré la colère de la bourgeoisie, est la conséquence inévitable de l'œuvre de Richelieu et de Louis XIV. Abattre les existences seigneuriales, attirer à l'ombre du trône les grands seigneurs transformés en courtisans, c'était mettre à la charge de l’État la petite noblesse, auparavant entretenue dans les châteaux par la grande, puis celle-ci elle-même, bientôt ruinée ou obérée par la vie de cour. Les mésalliances, qui ont fumé les terres seigneuriales avec l'argent des financiers, n’ont fait que retarder cette nécessité logique, qui implique les pensions, les grâces pécuniaires de tout genre, l'attribution exclusive des grades militaires et des bénéfices ecclésiastiques ‘, si l’on veut conserver une noblesse héréditaire, souvent obstacle, mais toujours contre-fort indispensable de la royauté. On n'arrive au bout de cette logique qu’à la veille de la chute commune de la noblesse et de la royauté. — C'est-à-dire qu'on exclut le Tiers-État de tout, lorsque le Tiers-État est arrivé à se sentir capable d’être tout; c’est-à-dire qu’on pousse l’inégalité au dernier excès lorsque l'égalité est partout, à l’extérieur comme à l'intérieur, dans le costume comme dans les esprits,

1. Ce qui pousse vers la Révolution les curés comme les sergents,

416 LOUIS XVL (1784)

lorsque la reine à fait disparaître les derniers vestiges de létiquette de Versailles, «lorsqu'on ne distingue plus une duchesse d’une actrice, » lorsque les grands seigneurs, laissant déserts les salons de Louis XVI, courent Paris en redingote et en gros souliers, et se font colleter dans les foulés par les crocheteurs.

Tout est inconséquence, et l’inconséquence suprême se personnifie dans un incident, dans un nom, Ficaro ou la Folle Journée.

Folle journée, en effet! Saturnale dernière de l’ancien régime, où ceux qui vivent des abus et ne veulent pas cesser d'en vivre se coalisent pour obliger le gouvernement à laisser traîner les abus sur la scène; où ceux qu’abrite l'arbitraire vont battre des mains à qui sape l'arbitraire; ou les privilégiés s’épanouissent au spectacle de la hiérarchie sociale croulant sous le rire éclatant de Panurge devenu Figaro. Beaumarchais couronne ses mille aventures par la plus hardie de toutes. Dans cette comédie, œuvre d’un Voltaire inférieur, qui semble avoir passé par les écoles littéraires de la décadence espagnole et italienne, par les concetti et le gongorisme, au lieu d’être, comme le vieillard de Fernei, le légitime héritier de la littérature du grand siècle, Beaumarchais ne s’est plus attaqué à an seul corps, ainsi qu’au temps du parlement Maupeou; il frappe tous les corps, tous les ordres, tous Les établissements : il ramasse, il concentre, il rejette sur le théâtre en riant tout ce qui a été semé sérieusement dans tant de livres. Louis XVI ne s’y est pas trompé. Après s'être fait lire le manuscrit : «Si l’on jouait cette pièce, s’était-il écrié, il faudrait détruire la Bastille! on ne la jouera jamais! »

On la joua, cependant !.… la société de la reine, la cour presque en masse, et, en tête, les grands seigneurs incapables et vicieux sur lesquels tombent d’aplompb les sarcasmes de Beaumarchais, la plupart des hommes en place et en dignité, jusqu'aux censeurs royaux, jusqu’à des évêques, joignent la pression de leur influence à la clameur de Paris. Beaumarchais l'emporte sur le garde des sceaux et sur le roi même. Le Mariage de Figaro, joué une première fois au château de Genevilliers devant le comte d'Artois et la société de la reine, qui ne manqua d’y assister que parce qu'elle était malade, fait son apparition au Théâtre-Français au mois d'avril 1784. Beaumarchais lui-même est stupéfié de l’immensité

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