FIGARO
d’un succès dont son esprit, plus vif que profond, n’a pas mesuré toute la portée '.
Beaumarchais remporte sur la vieille société une secor:de victoire, en menant jusqu’au bout et en faisant pénétrer tout entière en France, malgré les plaintes réitérées du clergé, la double édition des œuvres complètes de Voltaire imprimée à Kehl, sur le territoire du margrave de Bade. Condorcet est le second de Beaumarchais dans cette vaste entreprise, que favorise la connivence de Maurepas, puis de Calonne, avec la même logique que la cour protêge Figaro. La grande opération de Beaumarchais, renforcée d’une édition de Rousseau commencée avec moins de fracas, remplit et déborde même l'intervalle qui sépare la mort de Voltaire et de Rousseau d’avec la Révolution : commencée en 1779, elle ne s’achève qu’en 1790, entre la prise de la Bastille et la translation des restes de Voltaire au Panthéon ?!
Ainsi, au moment où est parvenu notre récit, le xvm siècle se résume et se contemple dans les œuvres de ses initiateurs avant de passer à l’action. La littérature n’a plus à émettre des pensées nouvelles, mais à vulgariser les pensées émises et à répandre le testaments des grands morts. Les principaux contemporains de Voltaire et de Rousseau les rejoignent successivement dans les sphères d’outre-tombe. Condillac a disparu en 1780; d’Alembert, en 1783; Diderot s'éteint en 1784; puis Mabli, en 1785; le prophète de la nature, le grand Buffon, ferme la marche funèbre de cette génération à jamais fameuse (1788). Les hommes de l’idée semblent se hâter de faire place aux hommes de combat.
Les lettres, riches encore en talents de second ordre, n’enfantent donc plus d'hommes de génie, sauf une seule exception pour le grand écrivain qui a consolé parfois les derniers jours et recueilli l'héritage de Jean-Jacques, pour le disciple fidèle qui développe si heureusement cette religieuse poésie de la nature, absente de notre littérature et retrouvée par Rousseau, ce Bernardin de Saint-Pierre, qui sait, dans des tableaux d’une fraîcheur incom-
1. Les Mémoires de Mme Campan et ceux de M Vigée - Lebrun sont peu exacts sur ce qui regarde Figaro, — V. Beaumarchais et son Temps, par M. de Loménie.