‹ Histoire De France Volume 16Chapitre 26 sur 346 · DIDEROT · texte numérisé non relu

DIDEROT

rempli d'abandon et d’audace, que Buffon était solennel et réservé ; écrivain, d’ailleurs, inspiré par sa propre spontanéité plus que par l'exemple ou l'influence de qui que ce fût,

Denis Diderot, né en 1713 d’un coutelier de Langres, élevé chez les jésuites, comme Voltaire, et destiné d’abord à l’état ecclésiastique, puis clerc de procureur à Paris, témoigna de bonne heure un goût très-vif pour les langues anciennes et modernes, pour les mathématiques, pour toutes les connaissances accessibles à l’esprit humain, en même temps qu’une insurmontable répugnance à s’enfermer dans un cadre spécial quelconque. Abandonné de son père à cause de son refus de prendre un état, il vécut longtemps d’expédients, éprouvant contre mille petites misères le prodigieux ressort de son indépendante nature, supportant la pauvreté tantôt avec une insouciante gaieté, tantôt avec des amertumes vite oubliées, et préférant la libre fantaisie à tout. Son mariage avec une fille aussi pauvre que lui, honnête créature, mais trop inférieure à lui par l'intelligence et d’une humeur difficile, amena sa réconciliation avec sa famille, mais ne fixa pas longtemps la mobilité de ses passions. Il avait commencé d'écrire. A la sollicitation d’une maîtresse avide et besogneuse, il fit pour un libraire une imitation plutôt qu’une traduction de l’Essai sur le Mérite et la Vertu, de Shaftesbury, l'ami de Locke (1745), singulier début d’une carrière remplie de contrastes. Les principes de Shaftesbury, auxquels Diderot semble alors adhérer, sont ceux du vrai théisme, comme il l’appelle, c’est-à-dire non pas du déisme matérialiste et inconséquent de Bolingbroke et de Voltaire, mais du déisme spiritualiste et platonicien, tel qu’il va bientôt reparaître glorieusement en France; Shaftesbury est un précurseur de Rousseau. « Point de vertu, dit-il, sans croire en Dieu; point de bonheur sans vertu‘. » Diderot n’a pas beaucoup d’accent dans ce livre; ce n’est pas là le cri passionné du cœur, ni l’expression d’une profonde méditation de l'intelligence.

Un second ouvrage, original cette fois, dicté par les mêmes né-

1. Shaftesbury, comme Newton, avait pressenti les conséquences du système de Locke et fait de graves réserves; il eût avoué, s’il eût vécu, l’éclatante protestation de Clarke contre le sensualisme. V. le Cours d'Histoire de la Philosophie moderne, de

M. Cousin, 1re série, t. IV; École écossaise, Introduction. — V. Essai sur le Mérite, cte., dans le t. Ier des Œurres de Diderot; Paris, Brière. 1821.

cessités pécuniaires, paraît bientôt sous l’anonyme : ce sont les Pensées philosophiques (1747), animées de cette vigueur de ton, de ce chaud coloris qui sera le caractère distinctif de l’auteur. Il y a encore du déisme dans les Pensées. C'est là que se trouve ce mot tant cité : Élargissez Dieu ; « montrez-le à l’enfant, non dans le temple, mais partout et toujours! » Cependant, au fond, le scepticisme domine. Le sens spirituel, le sens de l’abstrait et de l'invisible, manque absolument à l’auteur, quoiqu'il soit mathématicien; le sens de la nature extérieure , du visible et de l’imaginable, est très-puissant chez lui; on sent partout frémir, chez Diderot, la chair et le sang, comme, chez Voltaire, les nerfs et les esprits les plus subtils. La philosophie de la raison pure étant incompatible avec ses tendances natives, il eût pu s’arrêter à celle du sentiment, comme faisait en ce moment, sous Hutcheson, la naissante école écossaise, et comme allait faire en France un plus éclatant génie; mais la fougue de la chair et du sang, l'esprit de dispute et de paradoxe, la fausse méthode qui veut soumettre les choses de l’âme soit aux démonstrations de la géométrie, soit à l'observation expérimentale des sciences physiques, enfin, cette espèce de vanité qui pousse instinctivement certains esprits à vouloir toujours dépasser en hardiesse les plus hardis, lui firent méconnaître non pas le principe du sentiment, mais ses conséquences et ce qu’on peut nommer sa méthode, et l’entrainèrent dans tous les excès d'idées.

De vastes projets bouillonnaiïent dans sa tête : pendant qu’il en préparait l'exécution, deux remarquables écrits lui furent suggérés par les expériences que le génie philanthropique et scientifique du temps essayait alors pour rendre au commerce de leurs semblables des malheureux que la nature met, en quelque sorte, hors de l'humanité. Ce sont la Leitre sur les Aveugles (1748) et la Lettre sur les Sourds et Muets (4751); la première, à l’occasion des opérations que Réaumur et autres faisaient avec succès pour l’enlèvement de la cataracte; la seconde, à propos des travaux de Percira, le précurseur de l’illustre abbé de l’Épée, qui avait présenté à l’Académie des sciences, en 1748, des sourds et muets instruits par ses soins. La Lettre sur les Aveugles renferme une foule d'observations et de considérations aussi savantes qu’ingé-

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