‹ Histoire De France Volume 16Chapitre 27 sur 346 · DIDEROT · texte numérisé non relu

DIDEROT

nieuses ; mais il s’y mêle des visées malsaines et purement négaüves. Diderot y fait attaquer, par Saunderson, savant aveugle, mort récemment en Angleterre, les preuves de la Providence fondées sur l’ordre du monde. I lui fait mettre en avant un prétendu chaos d’où la Nature se serait élevée peu à peu à un ordre imparfait, à force de combinaisons diverses, comme si la Nature était un être doué de réflexion, un démiurge d'intelligence bornée qui apprit à mieux faire à force d’écoles. La conclusion en faveur du Dieu de Clarke et de Newton ne semble guère qu'une précaution oratoire.

Cette Lettre, dont l’anonyme avait été pénétré par la police, valut à Diderot trois mois d'emprisonnement à Vincennes; captivité célèbre dans les annales de la philosophie, et sur laquelle nous aurons à revenir. L’échappée irréligieuse de Saunderson avait été le prétexte, et la vraie cause, une plaisanterie qui avait piqué une maîtresse du comte d’Argenson.

La Leitre sur les Sourds et Muets offre des vues intéressantes sur l’ordre dans lequel les idées apparaissent au sourd-muet, et que Diderot appelle ordre naturel ou de la langue animale : il est probable que l'abbé de l’Épée en a profité !.

Ces écrits, mêlés de travaux de mathématiques, n’avaient été que des épisodes pour Diderot, alors attaché à une colossale entreprise qui devait rester sa principale gloire. Des libraires, en 1748, lui avaient proposé de traduire l'Encyclopédie anglaise de Chambers, compilée, en majeure partie, sur des livres français. Une grande pensée illumina le cerveau, échauffa le cœur de Diderot. Plus d’une tentative avait eu lieu, dès le xvi° siècle, et même dès le moyen âge, pour réunir dans un même cadre le tableau général des connaissances humaines; mais les sciences étaient alors trop pauvres de faits et trop dénuées de méthode, pour que ces premières encyclopédies fussent autre chose que des embryons informes. Les immenses progrès accomplis depuis cent cinquante

1. Cette Leitre contient aussi une appréciation très-frappante de la langue française, « plus propre, dit-il, aux sciences et à la philosophie, moins à la poésie et à l'éloquence, que le grec, le latin, l'italien ou l'anglais. C’est la langue de l'esprit et du bon sens; les autres sont les langues de l'imagination et des passions. Notre

langue sera celle de la vérité, si jamais elle revient sur la terre. » V. UEuvres de Diderot, t. II; 1821. li y aurait une réserve à faire quant à l’éloquence.

ans firent juger à Diderot que le moment était venu de rassembler, de consacrer les fruits de ces progrès et de mettre le dépôt du savoir de l’homme à l’abri des révolutions, pour l'assurer à la postérité, à l'être qui ne meurt pas. L’imparfaite publication de Chambers ne pouvait servir que de point de départ. Diderot s’associe d’Alembert, l'homme le plus apte, par sa science et par son esprit ordonné et persévérant, à partager la direction de ce prodigieux ouvrage. Tous deux réclament le concours des écrivains d’élite en tout genre et réussissent à former la plus imposante association littéraire laïque, destinée à faire, pour l’ensemble des connaissances humaines et dans l'esprit des temps nouveaux, ce qu'ont fait, pour la théologie et l’érudition, les congrégations savantes du catholicisme. Tous les grands noms du xvin siècle sont là. Ce n’est rien moins que le monument universel de l’esprit humain, la Bible de la perfectibilité, que l’on rêve.

Le prospectus de l’Encyclopédie est lancé par Diderot en novembre 1750. Le sentiment de l’utile, des applications et des améliorations positives, est ce qui domine dans ce morceau d’une large facture. Diderot y établit que l’œuvre a un double objet : 4° l'Encyclopédie proprement dite, c’est-à-dire l'arbre généalogique, l’ordre et l’enchaînement des connaissances humaines; 2° le dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers; ce second objet est l'essentiel et l’autre n’en est que l’introduction. L’ordre encyclopédique est arbitraire, à ses yeux : il le traite comme Buffon traite les classifications; la nature est une, à dit Buffon ; la science est une, ajoute Diderot avec Condillac. Cela est vrai, mais, dans l’unité de la science comme dans celle de la Nature, il y a des divisions fondamentales tenant à l'essence des choses; à la vérité, pour saisir ces diversités essentielles dans l'unité, il faut une autre métaphysiqne que celle de Locke ou de Condillac. Diderot, pour le système qu’il a adopté, comme le meilleur relativement, s’en réfère à Bacon, « à ce génie extracrdinaire, qui, jetant le plan d’un dictionnaire universel des sciences et des arts, dans un temps où il n’y avait, pour ainsi dire, ni sciences, ni arts. dans l'impossibilité de faire l’histoire de ce qu'on savait, faisait celle de ce qu'il fallait apprendre. » C’est le plus bel éloge et le plus mérité qu'on ait fait de Bacon

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