CONDORCET
contenant en lui presque tout ce qu’il y aura de vigoureux et d’originel, et, er partie, ce qu’il y aura d’erroné chez Saint-Simon et chez les diverses écoles du xix° siècle qui chercheront surtout la perfectibilité dans le progrès des sciences physiques et dans la venue d’une ère industrielle; rêvant enfin, lui, l’élève de la philosophie expérimentale, le fils de Voltaire! limmortalité du corps à défaut de celle de l’âme, et se déguisant ainsi sous une forme obscure et fantastique l’indestructible sentiment de l'infini, il ne donnera son dernier mot que dans une esquisse tracée au fond de la retraite du proscrit', à deux pas de l’échafaud, monument d’une foi en l’humanité que n’a pu ébranler la perte des douces illusions de 1783, hymne à la perfectibilité indéfinie de l’homme, écrite en attendant la mort, œuvre d’une grandeur morale qui étonne d'autant plus, que le véritable idéal religieux, l'idéal de la perfectibilité outre-tombe, ne la soutient pas; grandeur qui ne peut plus même être comprise dans les époques d’indifférence et d’abaissement des âmes!
Le testament de Condorcet sera dans cette maxime, qui formule d'avance tout ce qu’il y aura de légitime dans les aspirations du socialisme moderne :
« Toutes les institutions sociales doivent avoir pour but l’amélioration, sous le rapport physique, intellectuel et moral, de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre?. »
De Condorcet aux mystiques, de l’école de Fernei aux évocations cabalistiques, qui pourrait croire qu'il y ait une transition naturelle ? Elle est dans cette pensée que Condorcet laisse entrevoir au bout de la carrière ouverte à la perfectibilité, dans ce rêve d’échapper à la mort physique, dernier terme où aboutit et où se renonce ie matérialisme, et qui porte l'esprit de l’homme en plein dans un ordre extra-scientifique, extra-philosophique. Le siècle de Voltaire,
thématiciens à cet égard. Il est impossible d'arriver à la certitude dans cette voie; Luis on peut calculer utilement des chances de probabilité auxquelles les faits moraux, pris dans un ensemble social, se peuvent ramener jusqu'à un certain point.
1. Esquisse d'un Tableau historique des progrès de l'esprit humain; écrit en 1793; pu- Elié en 1795, par ordre de la Convention nationale.
2. Rapport à la Convention nationale sur l'Instruction publique. — Sur Condorcet, V. se Bograplue, par M. Arago, 1849, et l’art. de M. J. Reynaud, Encyclop. nouv.
à son déclin, tend une main aux sciences occultes du moyen âge. Rousseau avait opéré une grande et glorieuse réaction, au nom du sentiment, contre ce rationalisme mutilé dont on avait fait le serviteur de la sensation; mais les limites où Rousseau avait eu la sagesse d’enfermer son action pour en rendre l’effet plus assuré ne suffisaient déjà plus aux cœurs ni surtout aux imaginations. Il s'était interdit les mystères qui entourent l’homme de toutes parts : on recommençait à vouloir les sonder, avec des tendances et dans des directions très-diverses. Ceux-là mêmes, du moins beaucoup de ceux qui niaient ou révoquaient en doute les principes les plus simples et les plus universels de la philosophie religieuse, se remettaient, comme les adeptes de la vieiile alchimie, à chercher ou plutôt à imaginer les causes occultes des choses, le secret physique de la vie, et abdiquaient la méthode expérimentale aussi bien que le rationalisme, tout en restant sensualistes. D’autres, en affectant des formules et des pratiques étranges et obscures, n’aspiraient qu'à se faire un instrument politique et social propre à remuer vivement les âmes par l’attrait de l'inconnu. Il était enfin des esprits qui visaient plus haut dans leur témérité sublime, voulaient refaire l’homme spirituel, principe de l’homme social ou extérieur, et prétendaient nonseulement ramener l’homme à son vrai principe, à Dieu, mais lui faire retrouver Dieu dans son cœur comme cause immanente et. perpétuellement active de son être, expliquer le monde par l'homme et non plus l’homme par le monde, et rouvrir, dès cette vie, les communications avec les sphères supérieures qu’avaient cru posséder les voyants de tous les pays et de tous les siècles. Les sociétés secrètes devaient être et furent le réceptacle de toute cette fermentation d’idées et d’aspirations ardentes. À partir de 1770, ou un peu avant, la franc-maçonnerie, déjà très-répandue, a pris un développement immense et tend à changer de caractère. D'abord simple instrument de tolérance, d'humanité, de fraternité, agissant d’une manière générale et un peu vague sur les sentiments de ses adeptes et de la société qu’ils influenicent', elle tend à devenir instrument de mouvement et d’acticn,
1. Les gouvernements qui voulaient passer pour éclairés favorisèrent d’abor la