ILLUMINISME. WEISHAUPT
cinq ans, il eut étendu sur l’Allemagne un réseau vraiment formidable, et il eut, par ses adeptes, la main dans toutes les affaires et l'oreille dans le cabinet de tous les princes. Il ne visait pas, au moins dans le présent, à préparer des mouvements populaires, mais à gagner les personnes considérables et à pousser ses affiliés aux positions influentes, afin de circonvenir et de diriger les gouvernements. Quel était donc le but de l’illuminisme, nom que la doctrine secrète de Weïshaupt emprunta aux mystiques? Ce but, pour lequel il déployait des facultés pratiques si surprenantes, qu’il poursuivait en remuant tant de choses et tant d'hommes avec une ardeur si âpre du succès et si peu de souci de la moralité, était l'utopie la plus insaisissable qu’eût jamais pu rêver un penseur solitaire loin du monde et de toute réalité. On ne pouvait guère voir un tel contraste qu’en Allemagne! Weishaupt avait érigé en théorie absolue la boutade misanthropique de Rousseau contre l'invention de la propriété et de la société, et, sans tenir compte de la déclaration si nettement formulée par Rousseau sur l’impossibilité de supprimer la propriété et la société une fois établies, il proposait pour fin à l’illuminisme l'abolition de la propriété, de l’autorité sociale, de la nationalité, et le retour du genre humain à l’heureux état où il ne formait qu'une seule famille", sans besoins factices, sans sciences inutiles, tout père étant prêtre et magistrat. Prêtre, on ne sait trop de quelle religion; car, malgré les fréquentes invocations au Dieu de la nature dans les initiations, bien des indices font présumer que Weishaupt n’avait, comme Diderot et d'Holbach, d'autre Dieu que la nature elle-même. De sa doctrine découleraient ainsi l’ultra-hégélianisme allemand et le système d’an-archie développé récemment en France, où sa physionomie accuse une origine étrangère ?.
L'histoire détaillée de l’illuminisme allemand n’est pas de notre
1. C’est ici que se manifeste le plus clairement l'esprit chimérique de Weishaupt. Rousseau, gardant le bon sens du génie jusque dans le paradoxe, savait très-bien que le genre humain, à l’état sauvage, loin de former une seule famille, ne pouvait offrir que des individus isolés. Il n’était genre humain que virtuellement: il ne l'était pas en fait, puisqu’il n'avait pas conscience de son unité.
2. Quoique les mœurs françaises soient souverainement opposées au communisme, l'esprit utopique, en France, quand il s'attaque à la propriété, est plus naturelle-
ment enclin à invoquer la communauté organisée que l’an-archie : celle-ci est allemande.
sujet. Il importe seulement d’observer que la grande majorité des illuminés ne furent jamais initiés à la pensée entière de Weishaupt, ce qui explique la facilité avec laquelle il engloba tant de gens qui entendaient tout autrement que lui le progrès de l'humanité. Ce fut en 1782, lors du congrès général tenu par les délégués des francs-maçons de tous pays à Wilhemsbad, qu’il fit sa principale tentative pour s'emparer de la franc-maçonnerie. Les illuminés disputèrent la domination du congrès aux mystiques martinistes et swedenborgistes, et obtinrent l’affiliation d’un grand nombre de députés; mais ces adhésions, qui n’allaient pas jusqu’au fond des choses, n’eurent pas, hors de l'Allemagne, les suites qu’espérait Weishaupt. La propagande des illuminés continua toutefois ses progrès; mais il était bien difficile qu'une pareïlle organisation püût rester longtemps secrète : son existence fut révélée, de 1785 à 1786, au gouvernement bavaroë : les papiers de Weishaupt tombèrent dans les mains de l'électeur de Bavière, qui, dirigé vraisemblablement par les ex-jésuites, fit imprimer et envoya ces pièces à tous les gouvernements de l’Europe, pour les prévenir du danger que couraient tous les autels et tous les trônes. On ne tint pas grand compte de cet avis, et ce fut chez un prince souverain, le duc de Saxe-Gotha, que Weishaupt proserit trouva un asile jusqu’à la fin de ses jours. Ce duc, le prince Ferdinand de Brunswick, si fameux depuis la guerre de Sept Ans, et plusieurs autres princes allemands étaient affiliés aux i/luminés de Weishaupt, pendant que le prince héritier de Prusse, neveu du grand Frédéric, était complétement dominé par les mystiques swedenborgiens et autres'. Les princes affiliés ne croyaient avoir rien à craindre d’un réformateur qui ne leur avait pas tout dit, et qui, d’ailleurs, dans les initiations, protestait contre tout appel à la force des masses, tant que les hommes seraient ce qu’ils sont, et déclarait qu’il faudrait peut-être des mille et mille ans pour arriver au but. On doit néanmoins reconnaître que, lorsque éclata la Révolution française, nos armées rencontrèrent d’utiles auxiliaires parmi les illuminés des provinces rhénanes, qui voulaient
1. Ce fut pour complaire au grand Frédéric et pour arracher son neveu aux illuminés, car on confondait toutes les sociétés secrètes sous ce nom, que Mirabeau écrivit sa Lettre sur Cagliostro et Lavater ; 1786,