‹ Histoire De France Volume 16Chapitre 269 sur 346 · FRANCS-MAÇONS. MIRABEAU · texte numérisé non relu

FRANCS-MAÇONS. MIRABEAU

probablement aller moins loin que leur ancien chef, mais arriver plus vite.

Weishaupt ne prit, du reste, aucune part personnelle aux grands événements qui suivirent de près sa retraite à Gotha, et les relations que d’autres chefs illuminés, ses successeurs, nouèrent avec la franc-maçonnerie parisienne, purent bien y introduire quelques procédés propres à resserrer et à fortifier l’unité d'action de l’ordre, mais n’y introduisirent nullement les principes personnels de Weishaupt. Les doctrines communistes qui se montrèrent plus tard sous une forme évangélique chez Fauchet, sous une forme matérielle et violente chez Babeuf, venaient plutôt de Morelli et de Mabli, bien ou mal entendu, que du chef des üluminés. La maçonnerie resta chez nous, jusqu’en 89, l’instrument général de la philosophie et le laboratoire de la Révolution, non l’organe d’une secte tout exceptionnelle. En un mot, elle fut à peu près ce que voulait d'elle un homme d’un génie aussi pratique que celui de Weïshaupt l'était peu, et qui avait projeté de la réformer pour lui donner un but plus précis, au moment même où Weishaupt songeait à la noyer dans son illuminisme. En 1776, le jeune Mirabeau avait rédigé un plan de réforme où il proposait à l’ordre maçonnique de travailler avec modération, mais avec résolution et activité soutenue, à transformer progressivement le monde, à miner le despotisme, à poursuivre l'émancipation civile, économique, religieuse, la pleine conquête de la liberté individuelle*.

Les hommes de pensée, avons-nous dit, faisaient place aux hommes d’action. Tandis que Voltaire, Rousseau, et ce Turgot qui faisait le lien de ces deux espèces d’hommes, descendaient dans la tombe, avait commencé de se dessiner l'étrange et tumultueuse figure de Mirabeau, avec sa magnifique laideur illuminée de tant d’éclairs, laideur de Titan également puissant pour le bien et pour le mal, physionomie sillonnée par la foudre, où se combattent les signes de la passion la plus effrénée et du bon sens le plus profond; grand homme vicieux et bien fâché de l'être, plein de regrets d’un passé qu’il ne peut effacer, d’habitudes qu’il ne

1. Mém. de Mirabeau, t. Il, liv. VI. — Il poussait alors la modération jusqu’à admettre les indemnités pour les seigneurs qui renonceraient aux droits féodaux,

peut rompre, et qui reste, dans le vice, trop haut d’esprit et même de cœur pour ne pas sentir le prix de la vertu, de cette vertu qui seule peut-être lui manque pour devenir le premier homme de son temps et le chef incontesté du plus grand mouvement de l’histoire.

Du moins, rendons-lui cette justice : à travers les misères morales et les déplorables transactions de sa vie, c’est avec une entière sincérité qu’il poursuivra la conquête des institutions libres, assurant ainsi à son orageuse mémoire l’amnistie de la postérité. Victime de l’abus du pouvoir paternel, fils d’une race féodale conservée dans toute sa force et sa violence primitives parmi l'amollissement général de la caste nobiliaire, révolté contre sa race qui l’opprime, mais gardant d’elle les énergies, les instincts et partie des sentiments, il combat le despotisme, toute espèce de despotisme, comme un ennemi personnel : traîné de prison en prison par les lettres de cachet qu’a obtenues son père, il écrit l'Essai sur le Despotisme au château d’If (1772), à vingt-trois ans'; l’Avis aux Hessois, pour les engager à refuser obéissance à l’indigne prince qui vend leur sang aux Anglais (1777), dans son refuge de Hollande; le livre sur les Lettres de cachet, au donjon de Vincennes (1778 )?. Chacun de ses livres anonymes, dont l’éloquence abrupte reproduit la vigoureuse originalité et les éclats d'idées de son père, débrouillés du fatras et de la confusion du vieil économiste, chacun de ses livres est une action. Ses écrits sont déjà ce que seront ses immortels discours.

Lui, à son tour, après Turgot, il reprend le dessein de trans-

1. « L'homme social est bon, quoi qu’en ait dit Rousseau, » etc.

2. C'est là qu’il réfute le despotisme éclairé de son père et des autres économistes, comme incompatible avec la liberté civile, et qu'il écrit cette phrase menaçante : « Je demande s’il est aujourd’hui un gouvernement en Europe, les confédérations Helvétique et Batave et les îles Britanniques seules exceptées, qui, jugé d'après les principes de la Déclaration du congrès américain, donnée le 4 juillet 1776, ne fût déchu de ses droits, »

Ce livre est en quelque sorte le Contrat social revu et limité au point de vue de l'application prochaine. Aïnsi Mirabeau, tout en posant la souveraineté du peuple, exclut, comme Voltaire et Mabli, les prolctaires du droit politique, exclusion sur laquelle il reviendra plus tard; et, s’il veut que le peuple soit armé {la garde nationale), c’est la portion possédante et fixée du peuple. Il réclame la responsabilité de tous les magistrats, la séparation totale du législatif, de l'exécutif et du judiciaire, l'abolition des substitutions, tcutes les lois devant favoriser l'égalité.

(1778-1784) MIRABEAU. t37

former la monarchie, mais par des moyens et dans des conditions tout autres. Le temps a marché. La réforme par en haut ne suffit plus, n’est plus possible. Il faut à Mirabeau la révolution par la nation, mais avec le roi en tête. En deux mots, c’est encore la royauté; ce n’est plus la monarchie. L’hérédité du trône n’est plus un principe, mais un fait subordonné à la souveraineté du peuple*.

La révolution avec la royauté est bien plus difficile encore que n’eût été naguère la réforme par la royauté : les chances de réalisation, surtout les chances de durée, sont bien moindres; peutêtre n’y a-t-il pas encore impossibilité absolue, au moins pour une courte période.

À peine sorti de sa longue captivité (vers la fin de 1780), Mirabeau s’évertue à se racheter de sa déconsidération, à se rapprocher du pouvoir pour le conseiller, en même temps qu’il continue ses écrits novateurs et, pour mieux dire, révolutionnaires. Il écrit un mémoire à la reine : il rêve pour elle, afin de lui ramener la popularité et d'occuper son activité, une sorte de ministère des beaux-arts : il veut qu’elle fasse achever le Louvre; qu’elle forme la galerie du Musée avec tous les chefs-d’œuvre des arts entassés obscurément dans les combles des résidences royales; il émet, sur l’'embellissement de Paris, une foule d’idées ingénieuses ou grandioses, en partie réalisées depuis. D’une autre part, il publie, sous son nom et avec un grand éclat, à l’instigation de Franklin, ses Considérations sur l’ordre de Cincinnatus, où il attaque toute espèce de priviléges nobiliaires, en attaquant l'espèce de chevalerie républicaine que viennent d'établir entre eux les officiers de l’armée libératrice des États-Unis (septembre 1784)?. Il s'efforce d’avoir un pied chez les ministres et l’autre sur le terrain le plus avancé des écrivains les plus hardis. Durant plusieurs années, sa parole prophétique ne se lassera pas de retentir aux oreilles des puissants, qui vont cesser de l’être! Mais quel prophète les puissances destinées à périr ont-elles jamais écouté!

1. Lettres de cachet, ap. Mém. de Mirabeau, t. V, p. 36. 2. Le péril de cette association était dans le dessein qu’avaient les officiers américains de transmettre la décoration de Cincinnatus à leurs enfants. Ils y renon-

cèrent.

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