DIDEROT. ENCYCLOPÉDIE
La matière du dictionnaire encyclopédique peut se réduire à trois chefs : les sciences, les arts libéraux , les arts mécaniques. Diderot expose noblement les vues d’utilité pratique qui ont porté les auteurs à rattacher aux principes des sciences et des arts libéraux l'histoire de leur origine et de leurs progrès. Là, les matériaux, du moins, abondaient, sauf quelques exceptions; mais les arts mécaniques, jusque-là enfermés dans le secret de leurs obscurs ateliers, avec les hommes qui les cultivaient, étaient comme un monde inconnu à découvrir. Diderot y déployait une activité, une variété, une souplesse de facultés, vraiment incomparables. Il pénétrait dans toutes Les fabriques : il apprenait, il exerçait quasi tous les métiers pour pouvoir les décrire. fi résume, en deux pages de son prospectus, des travaux d’Hercule : lui, trop souvent exagéré, emphatique, il est simple, ici, parce qu’il est vraiment grand. Il sent bien la haute moralité d'une œuvre qui est la réhabilitation du travail manuel, du travail qu’on appelait autrefois servile ; il se fait l'historien, autant qu’on peut l'être, de cette longue suite de générations sacrifiées qui n’avaient jamais eu d'histoire et auxquelles la civilisation doit son bien-être, et l'intelligence ses indispensables instruments : il élève un monument aux classes ouvrières « par l’exposé de la science des métiers, legs admirable des génies anonymes de ces classes humiliées ‘. » Par un instinct prophétique, Diderot se dévoue à la glorification de l’industrie, au moment où elle va entrer dans cette carrière de prodiges jusqu'ici plus éclatants encore, peut-être, que profitables au bonheur réel de l'humanité, mais qui fournirontau genre humain de puissants instruments de bonheur, quand il saura remettre le progrès moral au niveau du progrès matémel?
Les deux premiers volumes de l’Encyclopèdie suivirent de près le Prospectus de Diderot. Le Discours préliminaire de d'Alembert,
1. J. Reynaud, Encyclopédie nouvelle, art. Encyclopédie. — M. Reynaud résume les divers systèmes encyclopédiques proposés depuis Bacon jusqu'à celui dont il présente à son tour l’esquisse. ’
2. De 1765 date la première des grandes inventions par lesquelles l’Écossais Jamer Watt, perfectionnant les découvertes et les machines de Salomon de Caux, de Papin, de Newcomen, appliqua la vapeur à l’industrie et décupla la puissance manufactrière de l'Angleterre, d’abord, puis de tous les peuples civilisés.
qui sert de péristyle à ce vaste édifice, fut reçu avec un grand applaudissement. Il débute, cela va sans dire, par résoudre, dans le sens de Locke et de Condillac, le problème de l’origine de nos connaissances; cependant, sa métaphysique est bien meilleure qu’on ne devrait s'y attendre. Il établit qu’une espèce d’instinct, plus sûr que la raison même, nous fait affirmer l'existence des objets extérieurs, y compris notre propre corps, la raison ne démontrant rien à cet égard. C’est une bonne rectification de Descartes et la seule réfutation possible du scepticisme idéaliste.
D’Alembert part donc de l'existence indubitable de notre corps et de la nécessité de le conserver, pour montrer l’engendrement des notions humaines. Nous ne le suivrons pas dans sa génération historique de nos connaissances : l’ordre en est fort à discuter; tout système sur cette question de fait sera toujours contestable, bien plus que l’ordre encyclopédique même, qui peut être ramené à des principes métaphysiques. Quant à l’acquisition des idées d’esprit et de matière, et de celle de Dieu, il reste dans les données reçues et va jusqu'à quelques mots de prudence et de précaution sur la nécessité de la révélation ; mais on ne saurait attribuer à la même cause les opinions qu’il émet ensuite sur la certitude, lorsque, avec le même sens qu’il a montré dans l'affirmation instinctive de la réalité des corps, il pose le principe du sentiment à côté de l’évidence rationnelle. Le sentiment est de deux sortes : 1° la conscience ou sentiment du bien, qui s’applique aux vérités morales, et qui nous subjugue avec le même empire que lévidence de l'esprit attachée aux vérités spéculatives; on peut lappeler l'évidence du cœur, comme on peut appeler l'évidence de l’esprit le sentiment du vrai; 2° le sentiment du beau, à qui nous devons le génie et le goût : le génie est le sentiment qui crée, et le goût, le sentiment qui juge‘.
Tout cela est excellent; c’est Descartes rectifié et complété à l'aide de Pascal : ce sont les mêmes principes qu'Hutcheson enseigne en ce moment à l'Écosse, avec moins de précision et de lumière peut-être que ne fait d’Alembert. IL semble que la voie véritable soit rouverte : la doctrine du sentiment, appliquée à
1. Diderot, dans l’article Beau, nie cependant que le Beau soit exclusivement affaire de sentiment et non de raison et d’entendement.